Histoires en livres scènes images et voix

Histoires en livres scènes images et voix

Enfants de gouttieres - Episode 16

Adaptation littéraire du scénario éponyme déposé à la SACD en 2002

  © 2011 - Rémi Le Mazilier

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Rébellion !

 

 

« Entrez ! …Et ne vous bousculez-pas ! » La voix rauque de Mme Lepic me sembla raisonner dans toute la cour. En fait (je m’en souviens très bien aujourd’hui), c’était dans mon crâne comme vidé de toute substance solide que les mots de l’horrible mégère se répercutaient… Le pire nous était promis ! Que la « directrice » eût été à l’origine du « départ » subit de M. Régis, cela ne faisait aucun doute – en tout cas, dans la tête des pensionnaires. Trop de haine, trop de défiance abjecte chez « la diro » lui avaient fait construire, en moins d’une semaine, une muraille d’hostilité face au maître d’internat. Mme Lepic savourait visiblement sa honteuse victoire : celle d’une femme à l’esprit étroit, faussement charitable, pétrie d’une jalousie morbide à l’encontre d’un pédagogue si proche des enfants qui, selon elle, menaçait le « système » éducatif engoncé de l’institution. Ce qui m’étonnait, me chagrinait d’autant, c’était que le vrai chef d’établissement, l’authentique directeur de l’école libre de garçons Saint-Christophe, avait acquiescé aux méthodes novatrices de M. Régis. J’avais un peu pitié de cette apparente faiblesse de notre directeur que je voyais ainsi « mené par le bout du nez » par sa propre épouse… Je me disais que peut-être, le bon Jean-Baptiste, jeune homme ouvert et volontaire, adulé par sa mère, eût pu empêcher ce délire. Mais où était le fils unique des Lepic ? Je sus plus tard que le « béret rouge » en permission s’était accordé vingt-quatre heures de sorties « en célibataires » avec des soldats de son âge. Peut-être que s’il eût été à la pension, ce funeste mercredi 9 octobre 1957, les évènements dramatiques qui allaient suivre n’eussent été que la transcription imaginaire de délires puérils.

 

« Je remplacerai M. Régis jusqu’à l’arrivée d’un nouveau maître… Prenez vos livres de lecture… ». Un silence d’enterrement était à peine troublé par le bruissement des livres extraits des pupitres, le frottement des manches de blouses sur les vieux bois griffés de gravures d’écoliers, les respirations-soupirs des enfants anéantis par la nouvelle qui les assommait. La salle de classe était devenue un caveau sinistre, ou plutôt une crypte, une crypte habitée par des morts vivants. La fausse maîtresse (qui me paraissait plus hautaine et détestable que jamais), se tenait le dos raide comme une trique, les avant-bras figés sur le bureau et le visage frappé d’une rigidité de marbre. Au fond, je pensais qu’elle n’était pas vraiment à son aise. L’usurpatrice (un terme qu’allait lui attribuer Pierre à la récréation) devinait-elle à quel point elle serait haïe par les élèves, les « protégés » de l’instituteur déchu ? Malgré le soleil qui comblait la cour, ce début d’après-midi était vécu par les CM1/CM2 comme les funérailles pluvieuses d’un être cher, respecté et aimé… Désireuse de me transpercer d'une flèche, la Lepic me désigna comme le premier lecteur ; naturellement, ce n’était pas pur hasard ! Moi, le Christophe rebelle, le blondinet indiscipliné, le « complice » du surveillant d’internat « irresponsable », je devais « payer » mes « bêtises » avec M. Régis, l’exclu de la communauté ! J’étais donc le premier garçon à devoir me soumettre sans broncher aux ordres de la marâtre, laquelle s’appropriait la chaire de notre bon maître. Au demeurant, je doutais (et n’étais point le seul) des compétences pédagogiques de la femme du directeur ; il s’agissait bel et bien d’une usurpatrice ! Mon ventre se nouait et mon cœur battait la chamade ; je recevais sa flèche avec un mépris rentré et une grande envie cependant d’exploser… Mais mon désarroi, mon chagrin étaient trop grands.

 

Je me mis à lire la courte histoire, récit sans génie comme on en pouvait trouver dans les ouvrages de lecture des classes élémentaires, la voix ponctuellement cassée par des sursauts d’émotion, balancé entre le désir de hurler ma rébellion ou d’éclater en larmes. Le lecteur l’aura compris : j’étais un enfant extrêmement sensible, trop émotif bien que je n’eusse pas la larme facile. Quand je pleurais, c’était plutôt à l’intérieur et cela ne se voyait pas… Ce jour-là, c'était ma voix qui pleurait. 

 

Je me souviendrai toute ma vie du fil de cette historiette de trois pages : l’argument en était une dispute puérile entre deux jeunes garçons, des frères, à propos d’une « sardine grillée ». Les deux marmots, attablés, se voyaient servis par leur mère des sardines grillées ; probablement devait-il en rester une « en plus » et chacun des enfants la réclamait. Finalement, les frères ne pouvant pas s’entendre, l’un jeta la sardine à la tête de l’autre… Elle tomba sur le sol et le chat la dévora. 

 

Je m’appliquai à la lecture comme à mon habitude, soignant la prononciation, respectant les ponctuations, y mettant du sentiment, de la « théâtralité » - à tel point que mes intonations firent plusieurs fois rire la classe. En fait, j’y mettais tout mon cœur car je la dédiais à M. Régis qui avait eu le temps de me complimenter pour mes qualités d’élocution et le « vivant » dont je gratifiais mes lectures.

 

Avant la récréation, tous les visages se tournèrent vers la cour baignée de lumière. Un vague martèlement descendant du balcon nous avait alerté. Une silhouette mince, légèrement voûtée, une grande valise dans une main et un cartable ventru dans l’autre, la traversait en diagonale en direction du portail. « M. Régis ! » s’exclama un écolier en décollant ses fesses du banc. Je jetai un œil vers l’estrade, où Mme Lepic, se voulant stoïque, rajustait ses lunettes de lecture… Elle n’eut qu’un regard fugitif, en coin, vers les baies d’usine devenues barrières transparentes entre le maître et ses élèves. « Il s’en va ! faisait un garçon. – Il nous quitte ! observait un autre. – Pauvre M. Régis ! » commenta un troisième. Je figeai mon visage sur la cour, crispé, m’efforçant de retenir la larme qui se formait au coin de mes yeux. Je pinçai mes lèvres tandis que ma respiration devenait discrètement haletante ; la colère, un profond sentiment d’injustice montaient en moi, sourdement. L’instituteur s’arrêta une seconde pour pivoter légèrement afin de lancer un dernier regard sur sa classe, ses élèves, ses chers enfants. Malgré l’éloignement de la silhouette, sa posture corporelle en disait long sur son chagrin. Il se remit à marcher vers le portail, tira l’un des battants qui grinça sur ses gonds rouillés ; oh ! ce bruit ! Il ne m’avait jamais semblé aussi assourdissant, sinistre, effrayant… L’homme sortit et ferma le portail. C’en était fini de notre gentil instituteur « spécialiste » des étoiles et du ciel, révélé grand chef de guerre lors d'une bataille mémorable entre tribus indiennes, dans les Iles de notre Pays des enfants perdus !

 

 

 

PORTAIL ECOLE.JPG

 



« Jean-Marie, viens au tableau pour La Fontaine ! » Mme Lepic voulait tourner la page au plus vite. En appelant mon camarade de dortoir, elle se plaisait, pensai-je, à me priver un moment de mon voisin de pupitre et complice de mes veillées. Sans doute voulait-elle m’empêcher d’échanger, sur le vif, des mots de regret avec Jean-Marie. Le timide garçon monta sur l’estrade devant le tableau noir, mit ses bras derrière le dos et récita sur un ton monocorde « Le Lion et le Moucheron » …

 

 

« Va-t’en, chétif insecte, excrément de la terre ! »

 C’est en ces mots que le Lion

 Parlait un jour au Moucheron,

 L’autre lui déclara la guerre. » (…)

 

 

C’était bien de guerre qu’il s’agissait, désormais, entre l’épouse du directeur et le moucheron que j’étais ! Petit écolier de CM2, ancien pisseur au lit, j’avais osé enfreindre les règles de la pension, m’acoquiner avec un surveillant d’internat aux méthodes peu orthodoxes, monter dans les combles en pleine nuit ! Mon escapade était perçue comme une effronterie, une négation de l’autorité de la Direction, garante de la discipline. J’avais osé prendre parti pour ce maître qu’elle allait qualifier de « faible et immature ». Devant sa déclaration de guerre, il n’y avait qu’une chose à faire : opposer une farouche résistance coûte que coûte ! Subitement, une énergie combative qui m’était encore inconnue venait de m’habiter : je devais venger M. Régis, punir la marâtre d’une façon ou d’une autre. Le jeune catholique pratiquant que j’étais subodorait que cela n’avait rien de charitable mais je décidai de passer outre, convaincu que la Lepic était une femme méchante qui devait être châtiée ! Je décidai de me saisir de l’épée de l’Ange Vengeur, de me faire chevalier au service de la Justice.

 

Jean-Marie revenait du tableau, me regardant pour lire une appréciation sur mon visage : il admirait mon élocution en lecture et « récitation » et me voulait prendre pour modèle. « C’est bien ! » avait dit l’usurpatrice. En fait, je crois qu’elle n’avait aucune notion objective de ce qui était « bien » ou « mauvais » chez un élève « disant » sa récitation ! A l'exercice de lecture déjà, j’avais remarqué son absence de réaction quand un camarade butait sur un mot ou en tordait la phonétique, escamotait une virgule (ce que M. Régis ne tolérait pas) ou gommait un point. D’ailleurs, je doutais même qu’elle écoutât, la devinant jouant un rôle ridicule en lieu et place de l’instituteur qu’elle avait évincé. Un « certif » sonna la cloche pour la récrée. De petits groupes d’élèves se concertaient ici et là dans la cour et, en en frôlant quelques-uns, j’apprenais que c’était bien du renvoi du maître d’internat dont on discutait. Naturellement, Patrick-le-dévergondé, le garçon aux idées vicieuses, lança une hypothèse malveillante de son cru. L’exclusion de l’année scolaire précédente d’un instituteur aux mains baladeuses lui servait d’ingrédient à sa soupe nauséabonde. Quand je croisai son groupe dans la cour, il ne manqua pas de me viser de son air goguenard dont il était spécialiste. Je m’en éloignais, cheminant avec un garçon de ma classe, quand le garnement m’apostropha sur un ton idiot : « Alors ? Cricri ? Il est parti ton chéri ? ». Mon compagnon me regarda, guettant une vive réplique ; il n’en fut rien. « Petit con ! » dis-je entre les dents puis : « Qu’est-ce qu’il est vicieux, ç’ui-là ! ». 

 

A l’autre bout de la cour, le directeur marchait paisiblement entre les deux femmes, interrompant sa conversation pour porter son sifflet à roulette à ses lèvres et rappeler à l’ordre un gosse transgressant une règle de discipline, deux mômes qui en venaient sérieusement aux mains… Je vis qu’il me fixa, la mine grave, et ne savais s’il s’agissait de banderilles ou de compassion. Banderilles ? Oui, M. Régis ne m’avait encore rien dit de mon escapade nocturne dans les combles, et je me demandais s’il me tancerait finalement – à un moment qu’il jugerait opportun. Je redoutais qu’il m’interpellât, ici, dans la cour… Mais non ! Il cessa enfin de river son attention sur moi. Dans la dernière séquence de classe, Mme Lepic se montra désemparée, ne sachant exactement que faire faire à « ses » élèves. Cette situation m’amusait. En fouillant dans les tiroirs du bureau, elle trouva enfin son inspiration ; ayant sorti le livre d’histoire, elle demanda : « Bien !... Vous en étiez où en géographie ? ». Il y eut un bref silence puis un garçon leva l’index : « On a commencé Madagascar, madame ! – Ah ? On va donc aller chez les petits nègres ! ». La Lepic restait fidèle à elle-même : en disant « petits nègres », il y avait un ton méprisant, une condescendance raciste très répandue à l’époque, exacerbée à cause de « la Guerre d’Algérie ». Notre maître M. Régis, quant à lui, avait employé le mot sans lui donner la moindre signification négative. Il en avait parlé comme de lointains « cousins » du continent africain ou de l’autre bout du monde, avec leurs habitudes de vie, leurs mœurs pittoresques et colorées, leurs chants, leur art… 

 

Incapable de faire une leçon, Mme Lepic tourna et retourna plusieurs fois les pages du chapitre sur Madagascar, hésita puis demanda enfin à un élève de faire lecture du premier paragraphe… Manque de chance, le garçon choisi, un CM1, était l’un des plus mauvais lecteurs. Sa lecture, un dépeçage de syllabes pénibles à entendre, déclencha finalement une sourde hilarité d’une partie de la classe. La Lepic martela le bureau avec l’extrémité d’une réglette en fer. « Y a pas d’quoi rire !... Laisse continuer ton voisin ! » commanda-t-elle. J’avais ostensiblement omis d’ouvrir le manuel, croisant les bras sur le pupitre en signe de rébellion. J’avais décidé, à la récrée, de déclencher la contre-offensive ! Mme Lepic s’en aperçut : « Eh bien, Christophe ! Les petits nègres, ça ne t’intéresse pas ? Ouvre ton livre, …et c’est toi qui liras ! ».

 

Le buste raide, le visage impassible, fusillant du regard la mégère, d’un mouvement latéral du bras, vif et rageur, je projetai le livre dans l’allée.

 

 

A suivre...

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28/04/2019
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