Histoires en livres scènes images et voix

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Textes inédits


Le Vol des vautours - Episode 19 (fin)

Adaptation littéraire du scénario éponyme déposé à la SACD en 2001

  © 2011 - Rémi Le Mazilier

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19

 

 

- Allez, Marquise… ! Va… ! Va… !

 

A l’arrêt sur le chemin, la vieille besace de bâche en bandoulière, le berger de Nivéole trace devant lui avec son bâton un mouvement semi-circulaire. Onomatopées, sons roulés - qui nous sont familiers à présent. Un jeune chien, touffe de poils roux, gueule de renard, se met à courir après des brebis dispersées sur le pâturage, à proximité des ruines de Ferma., s’arrête, semble hésiter. Le petit Michael, un mini sac à dos coloré sur les épaules, un bâton de berger à la main adapté à sa taille, est immobile tout près de Sébastien.

- Elle comprend rien cette chienne ! peste le berger. Je vais l’engueuler le père Léonard !

 

Michael se précipite vers les brebis qui s’écartent, les fouette légèrement avec la lanière de cuir du bâton fabriqué par Grégoire pour les ramener au troupeau aggloméré sur le chemin.

- Il est meilleur que Marquise ! se dit Sébastien, rejoint peu après par l’enfant.

- Bien Michael ! Tu sais te servir de ton fouet !... Je crois que je vais avoir du mal à dresser cette chienne. Enfin ! si elle fait pas l’affaire, je m’en sépare...

 

Bruit d’une moto. Un cyclomotoriste file à grande vitesse sur le chemin face au troupeau. Poussière dans son sillage. Les moutons s’affolent, s’écartent et s’éparpillent. Le motard fend le troupeau et disparaît au loin. Sébastien brandit son bâton.

- Conard !

 

Michael l’imite. 

- Conard !

 

Un cavalier arrive à la suite du motard. Le cavalier salue Sébastien tout en continuant sa course à la poursuite du contrevenant. Michael entreprend de rassembler les brebis qui se sont disséminées sur le pâturage. Il court, gesticule, aboie. Sébastien lance aux brebis des ordres en langue d’oc et des « cris messages » que seules les bêtes comprennent. Elles se rassemblent puis le troupeau se remet en route, conduit par leur berger qu’a rejoint le garçonnet. Une brebis marche avec difficulté sur trois pattes, à l’insu du berger.

- Si j’avais un fusil, je le flinguerai ce motard ! J’ai pas raison, Mic ?

- Si !… Je voudrais qu’il se casse la gueule et qu’il se tue !

- J’ai pas de pitié pour ces gens là. Ils me dégoûtent !

...

... Heureusement…, le nouveau garde a l’air de prendre son boulot à cœur… Je le connais pas mais il a l’air bien !

...

... Les hommes me dégoûtent !

- Les hommes te dégoûtent ?

 

Sébastien ne dit mot pendant deux minutes peut-être ; ses pas, bien pesés, réguliers, martèlent le silence de leur bruit complice. Le garçon et le berger vont côte-à-côte. Michael tourne la tête plusieurs fois pour observer le visage de son ami. Sébastien semble réfléchir profondément ; il regarde au plus loin dans sa mémoire, les yeux ouverts sur un passé qui lui fait mal : l'enfant l'a compris.

 

- ...Tu voulais que je te parle de la guerre, fait Sébastien, sur le ton de la confidence… Eh bien ! je vais te dire quelque chose… On m’a donc envoyé faire la guerre en Algérie… J’avais pas le choix…, fallait y aller… ! Les grands conards de politiques, à Paris, dans leurs palais dorés, se donnaient le droit de faire de la jeunesse de notre pays de la chair à fusil…

- De la chair à fusil… ?

- Oui…, enfin…, ils envoyaient les jeunes risquer leur peau en faisant la guerre. J’ai été en Grande Kabylie, où j’ai fait dix-huit mois…, dans un régiment disciplinaire.

- Disciplinaire ?

- Disciplinaire ! Parce que j’étais indiscipliné… Et ça m’a coûté le commando…

- Le commando ? C’est quoi ?

- C’est…, le commando, c’est…, un groupe de combattants qui est particulièrement exposé.

...

... On m’a demandé de tuer des arabes... Un jour, j’ai été obligé de tuer un homme. Je n’avais pas le choix. Si je n’avais pas tiré le premier, c’est lui qui m’aurait liquidé ! C’était lui ou moi. C’était la guerre ! et il était dans le camp adverse…Alors j’ai tiré… Ça m’a rendu malade. J’ai été totalement dégoûté de…, de me battre avec des gens qui m’avaient rien fait ! A mon retour, j’ai plus voulu quitter le causse. Grégoire m’a embauché... et voilà ! je suis toujours là !

...

... (Son visage s’éclaire :) C’est un monde qui me convient. Je ne pourrais pas vivre ailleurs… Ici, on peut passer une journée entière sans voir un être humain… Alors, quand je vois des abrutis venir me faire chier sur la lande, ça…, je ne le supporte pas ! J’ai été malade d’avoir tuer un arabe qui m’avait rien fait…, mais flinguer des mecs comme ce con de motard, ça me ferait du bien !

- Moi aussi ! s’enorgueillit l’enfant, tout à fait sincère.

 

Ils arrivent près des ruines de Ferma. Le soleil embellit la plaine verdoyante entre les collines rocailleuses de la lande. Des bois de sapins d’un vert très sombre, presque noir tant il fait clair, coiffent les montagnettes proches, et s’y étalent en frises, à la limite du ciel, profondément bleu. Sébastien désigne le panneau avec son bâton :

- « Propriété privée, entrée interdite »… ! Il ne l’a pas emportée avec lui dans la fosse, sa pancarte, hé ? ce con de Serge !

 

Michael lâche son bâton, se rue sur le panneau, le saisit, le secoue pour tenter de l’abattre. N’y parvenant pas, il prend du recul et le bombarde de cailloux, sous les yeux amusés du berger. L’enfant s’excite contre le panneau.

- Tiens !… Tiens !

 

Le panneau s’en retrouve tout cabossé.

 

...

- Ferma est sauvé, Michael ! Ces vieilles ruines vont demeurer en paix... Et c’est bien comme ça ! Huit cents hectares de pâtures et de forêts rien que pour les bêtes... Elles seules sont dignes de peupler ce paradis, pas vrai Mic ?

 

L’enfant quitte le berger en courant pour s’en aller disparaître dans la grange.

- Il va se cacher… ! se dit Sébastien.

...

... J’attends un moment et je vais le chercher.

 

Sur les ballots de paille, en plus grand nombre qu’il y a deux mois, l’enfant se dissimule, couché sur le ventre avec son bâton qu’il serre fortement dans la main. Dans l’encadrement du porche apparaît la silhouette de Sébastien qui s’arrête face à la grange. Il entre, explore du regard l’intérieur. Le silence est zébré par le bruit des mouches. Michael fait bruire la paille. Sébastien découvre l’enfant...

- Bouh !

- Bouh ! fait l’enfant en écho.

 

Sébastien chatouille les côtes de l’enfant qui gigote et rit à s’étouffer. Quand il cesse ses chatouilles, l’enfant se met sur le dos, saisit une poignée de paille qu’il destine au visage de Sébastien et à sa bouche. Il saisit une autre poignée qu’il éparpille sur la chevelure du berger. Sébastien s’écarte de l’enfant. A genoux, il crache les brindilles de sa bouche, secoue ses cheveux. Il fait mine d’entendre un bruit inattendu...

- Qu’est-ce que c’est ?

 

S’étant immobilisé, il prête une oreille attentive aux bruits extérieurs. L’enfant se fige, interrogeant du regard Sébastien.

- Tu entends… ? dit Sébastien, le quatre-quatre de Serge !

 

Yeux effarés de Michael.

 

- Je déconne, Michael ! (Il éclate de rire) Là où il est, il peut plus nous faire chier !

 

L’enfant prend une poignée de paille et la lance en riant sur son agresseur.

- Faudrait quand même voir ce que fait le troupeau, dis ? fait observer Sébastien en se nettoyant de la paille.

 

Ils quittent les ruines de Ferma, devançant le troupeau rassemblé sur le chemin. Un pillage leur a échappé, pourtant bien visible, de ce qui restait d’une toiture en lauzes, dans une ruine voisine. Leur complicité pastorale les en a distraits. Sébastien s’en apercevra plus tard, sur le chemin du retour ; il y relèvera les traces fraîches de pneus tout-terrain et d’une remorque - sur un sol pourtant interdit aux automobilistes non expressément autorisés. « Ils ont dû faire ça de nuit, les vandales ! Des pilleurs qui revendent les lauzes à des résidents qui font construire, ou des bâtisseurs qui se servent... J’en parlerai au nouveau garde, mais il a dû s’en apercevoir. »

 

...

 

- Je suis bien content que ma mère soit pas venue ! Elle est trop chiante !

- Elle est chiante !

...

- Maman dit qu’elle t’aime bien.

- Ha ! bon !

- Et toi ? Tu es amoureux d’elle ?

- Qu’est-ce que tu me racontes ? Ch’uis amoureux de personne, moi !

- Si tu te mariais avec ma mère, tu serais mon papa … et moi, je voudrais bien que tu sois mon papa !

- Oui ! c’est ce que tu m’as dit au cimetière, quand on a enterré Jean-Louis... Ah ! ça me rappelle tes petits cœurs ! tes petits cœurs dessinés au bas de la feuille que tu m’as apportée à l’hôpital… Ch’ais pas si ta maman a apprécié ! (Petit rire.) Hé ! elle était peut-être contente ! ...Des fois, j’avais l’impression qu’elle me cherchait, même avant que Jean-Louis disparaisse ! Ah ! je devrais peut-être pas le dire..., mais je te le dis quand même. Tu es un grand garçon maintenant, t’as neuf ans, hé ! ...Tu voudrais donc que je sois ton papa ? Mais tu as déjà un papa et…

- Je le vois jamais !

- Tu le vois jamais mais c’est quand même ton père. Et puis, je suis pas ton papa mais je suis quand même ton ami ! Et tu es mon petit copain !

- Pourquoi t’as pas de femme ? T’es homosexuel ?

Sébastien s’arrête, imité de l’enfant.

- Dis don’ toi ! T’as des questions coquines !

Il fait glisser la visière de la casquette de l’enfant sur son visage.

- C’est toi qu’es pédé ! c’est marqué sur ta casquette !

- Non !

- Je suis pas homosexuel !

- T’auras jamais de femme ?

- J’en veux pas, Mic ! Moi…, je suis marié avec le Causse !

Ils se remettent à marcher.

 

...

- Quand j’ai commencé à garder le troupeau de Grégoire, il y a trente six ans, j’ai compris que je me marierai avec le Causse… C’est un mariage avec les vautours, les aigles, avec les alouettes et les renards… Les brebis, les oiseaux, les animaux sauvages…, eux, ne me déçoivent jamais !

...

... Je suis polygame avec les animaux ! ...Tu voudrais que je bouscule tout ça pour faire une place à une femme ?

 

Michael, avec un large sourire, fait non de la tête :

- T’as raison ! fait-il en jubilant.

- J’ai raison ! ...Qu’est ce que je ferais d’une femme ? Et puis… les femmes, c’est trop chiant, hé ?

- Comme ma mère ! (Il s’esclaffe.)

- Comme ta mère ! (Il rit.)

- Quand je serai berger, je ferai comme toi, je me marierai avec le causse !

- Et tu ne seras pas seul… ! Les bergers n’ont pas besoin de femme ! Ils ne sont jamais seuls…, ils sont avec les animaux !

 

Jamais seuls... Sébastien n’est jamais seul... Et c’est cette solitude « partagée » avec ses brebis, les oiseaux, le renard ou le blaireau qui court au loin, les vautours qui mouchettent le ciel, qui emplit sa vie de bonheur et de richesses et qu’on ne peut lui voler. Le berger de Nivéole n’aime guère les intrusions humaines - même celles des enfants - ; dans sa vie pastorale - déjà à l’âge de huit ans -, il ne souhaitait pas la compagnie des hommes, ni celle des gosses quand il était lui-même un gosse. Il demandait à ses deux frères de le laisser seul avec le troupeau. Durant quarante années de pâture, il n’a toléré de bon gré, sur la durée, que trois ou quatre gamins chez lesquels il se sentait en sympathie, gamins qui manifestaient un réel amour des landes et le vrai respect des moutons. Ces gosses ont grandi, vieilli, se sont détournés du causse pour vivre une autre vie, plus conventionnelle... Tous ont déclaré vouloir être berger, mais leur vocation s’est rapidement éteinte. Michael sera-t-il de ceux-là ? Le fils de Catherine ne fuira-t-il pas, à quinze ou seize ans - peut-être avant -, les landes sauvages, par désintérêt ou nécessité ? La présence du gosse, de toute façon, n’est que ponctuelle : les jours sans classe, en fin de semaine et durant les vacances... Le reste du temps, le berger de Nivéole coule ses jours laborieux ou nonchalants en toute solitude. Quelques « amis » de passage quelquefois, épisodiques, l’accompagnent sur la lande - mais c’est exceptionnel et « saisonnier ». Il vit ses siestes d’après-midi sans témoin, parfois surpris par un randonneur, un chasseur, le garde du Parc. Il se souviendra de ce jour où Jean-Louis, monté sur son cheval, l’avait trouvé couché sur un pan d’herbe et dans les bras de Morphée, à l’ombre d’un maigre genévrier, non loin d’un champ de céréales tapis au fond d’une doline - menacé d’être saccagé par la gourmandise des brebis malgré la clôture... Jean-Louis s’était aussitôt excusé : « Je t’ai coupé ta sieste ? » Il avait répondu, s’étant redressé et relevant sa casquette : « Non, non ! c’est pas grave ! Y’a l’avoine à côté, et il faut les surveiller...

- J’ai pensais..., je disais..., il a dû se mettre un peu sous un ombrage...

- Là, je venais de couler..., il y a un quart d’heure ! Je regarde l’heure..., y a un quart d’heure que je roupille, et en un quart d’heure, elles auraient eu le temps de sauter et de faire des dégâts !

- C’est tant mieux alors ?

- C’est tant mieux ! Tu m’as réveillé et tu m’as rendu service, voilà ! »

 

Le paysage est vert et le terrain très herbeux, avec ses forêts de sapins à proximité. Etonnant contraste avec les collines rocailleuses qui encerclent Nivéole. Les brebis, éparses, broutent paisiblement en faisant à peine bouger leurs clochettes. Michael, assis sur un coin d’herbe drue, souffle dans la flûte, parvenant à produire des notes discordantes. Sébastien saisit la brebis boiteuse, l’immobilise sur le sol. Il maintient la patte d’une main, nettoie le dessous du sabot de l’autre à l’aide du couteau Laguiole, enlevant terre et fumier. Michael, cessant de souffler dans la flûte, vient le rejoindre.

- C’est bien ce que je pensais ! Elle a une épine dans le sabot, constate le berger.

 

Il détache avec la lame du couteau des fragments de sabot.

- Une épine ! Dans le sabot ?

- Tu savais pas… ? Le sabot est une partie sensible de la bête !… Voilà qui est fait !

 

Il lâche la brebis, nettoie la lame du couteau sur son pantalon. L’homme et l’enfant sont assis sur l’herbe épaisse. Marquise est couchée auprès d’eux. Sébastien tire des aliments de sa besace et une gourde en plastique. Il tend la gourde à l’enfant.

-Tiens, bois… (L’enfant prend la gourde.) Qu’est-ce que nous a préparé Marie-Jo ?

 

L’enfant boit.

- Pouah ! (Il crache la gorgée d’eau tiédasse) Elle a le goût du plastique ta flotte !

- Ha ! elle est pas bonne ? Mon pauvre Mic, tu as un ami qui veut t’empoisonner… ! Tu as ta gourde ! c’est pas grave !

 

Michael sort une gourde en métal de son sac et boit.

- Tiens, Marquise ! fait Sébastien, en approchant le récipient de plastique près de la gueule de la chienne qui boit au goulot.

 

Ce faisant, son attention se porte sur la forêt toute proche. Il cesse d’abreuver le chien.

- (Pointant l’index vers la forêt :) Regarde !

 

A la lisière du bois, sur une branche, un gros oiseau à longue queue et long bec, fauve orangé barré de noir, huppe en éventail.

- Une huppe fasciée ! Chut… ! regarde la bien… Un bel oiseau !… Tu le vois ? C’est un migrateur, c’est un insectivore. Il bouffe que des insectes. Il arrive là… fin mai à peu près…, ça niche ici puis il se regroupe à la migration… Il se regroupe et puis il s’envole, dans les pays…, dans les pays chauds.

 

Michael est émerveillé :

- Elle est beeelle !



L’oiseau s’envole.

- Et hop ! elle nous a vu ! fait Sébastien.

 

Il coupe des tranches de saucisse huileuse avec le Laguiole.

- Quand je vois ça, je suis heureux pour le reste de la journée !

 

Sur ces mots, il offre une peau de saucisse à Marquise.

 

Les heures ont passé. Le soleil descend. Le troupeau clairsemé avance dans une seule direction, suivi de loin par le berger, l’enfant et la chienne Marquise. La zone verdoyante est derrière. La lande dénudée s’étend à perte de vue.

- La nature…, la solitude…, dit Sébastien, être en compagnie d’animaux, hein ? Vivre avec des animaux…, c’est comme ça qu’on vit ! La vraie vie, c’est celle-là, hein ?

 

Puis un silence.

 

Le berger, d’un geste lent et précis, pointe son bâton sur des moutons qui s’éloignent progressivement du troupeau, sur le côté.

- Allez ! Marquise ! va… !

 

La chienne se détache pour aller après les brebis polissonnes. Près des bêtes, elle hésite, intervient maladroitement et sans efficacité. Sébastien siffle après elle pour la diriger mais en vain. Michael le quitte alors en courant pour suppléer la Marquise. Par une large ronde subtile accompagnée de grands gestes, s’aidant de son fouet, frappant l’air de sa lanière de cuir, l’enfant parvient à les ramener au troupeau, sous le regard penaud de la chienne inactive. Dans le ciel passe une multitude de vautours fauves, qui volent dans la même direction que le troupeau, mais pour gagner, bien au-delà de Nivéole et de l’aérodrome désert de la Pierre Levée, leurs abris rocheux des gorges de la Jonte...

 

 

...

 

 

AUTOMNE

 

 

Fin

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Avertissement

 

Ce roman est une fiction et les personnages en sont imaginaires. Comme c’est le cas pour beaucoup d’œuvres littéraires, l’auteur a nourri son inspiration de faits authentiques, et créé ses personnages sur le modèle de personnes qu’il a rencontrées ou connues intimement... Cependant, il va de soi que toute confusion avec des personnes existantes ou ayant existé serait erronée et abusive. L’action de cette histoire se déroule dans des paysages existants mais les noms de lieux ont été déguisés pour en souligner le caractère fictif...

 


27/06/2020
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Le Vol des vautours - Episodes 17 et 18

Adaptation littéraire du scénario éponyme déposé à la SACD en 2001

  © 2011 - Rémi Le Mazilier

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17 

 

  

 

 

 

Une longue clôture de fils de fer quadrillés court sur la lande. Des moutons broutent, paisibles. Sonnailles discrètes. Calme caussenard d’une fin d’après-midi. Le vélo tout-terrain de Michael est couché sur le sol, près de la clôture. L’enfant, la casquette sur le crâne, rampe le long de la pâture. Vol silencieux de vautours dans le ciel. Se mouvant sur le ventre tel un sioux aux aguets, le garçonnet arrive à un endroit où la clôture est pourvue d’un crochet qui en permet l’ouverture. Des brebis observent l’enfant avec curiosité, avec cette allure niaise mais sympathique qui caractérise les moutons étonnés. Quelques bêtes secouent violemment une patte, comme si une guêpe les avait piqués ; peut-être un tic nerveux, provoqué par la présence de l’intrus dont elles ne savent ce qu’il leur veut. Le garçon se dresse et décroche la clôture dont il ouvre largement le passage puis fait des signes aux brebis.

- Pssst ! pssst ! Allez ! dehors !

 

Les brebis hésitent, bêlent. Quelques unes approchent de la porte, toisent l’enfant, hésitent encore et se décident enfin à la franchir. D’autres suivent, d’autres encore, de plus en plus précipitamment. En quelques minutes, le troupeau entier sort de l’enclos en courant dans un grand brouhaha de sonnailles et de bêlements. Michael agite en l’air sa casquette.

- You-You ! Allez ! You-You !

 

La rivière de laine s’élargit en martelant le sol, allant droit devant elle pour s’écouler dans la lande. L’enfant applaudit à tout rompre.

 

...

 

La nuit est dehors. Sur le canapé du salon, Michael tient un livre d’école ouvert sur les genoux. Il semble concentré par sa lecture. A ses côtés, sur le canapé, le chaton Souris va et vient, s’intéressant au livre, l’effleurant d’une patte, sollicitant qu’on joue avec lui (ou quémandant une caresse ?). Catherine fait la vaisselle dans la cuisine dont la porte est ouverte. Bruits de casseroles qui s’entrechoquent. Elle a quelque chose à dire à son fils. Les mains dans l’évier, elle tente...

- Des gens de Hurlyas et de Drizas sont à la recherche des brebis de Sébastien… Il faudra peut-être la nuit pour les retrouver toutes ! Et certaines se sont mélangées avec celles de Léotard. Quelqu’un a ouvert la clôture.

...

...Un randonneur peut-être.. ?

 

Michael s’enfonce davantage dans le canapé en se cachant derrière son livre.

 

- Ou un gamin… ?

...

...Les conséquences pourraient être graves… ! Imagine qu’on ne retrouve pas toutes les brebis. C’est autant d’argent de perdu pour Grégoire… Et il n’a pas besoin de ça en ce moment ! Et puis, c’est tout un travail que de séparer les brebis de deux troupeaux !

...

...Tu m’entends Mic ?

 

Derrière son livre, l’enfant acquiesce à sa manière :

- Mmh ! mmh ! (oui, je t’entends !)

 

 

 

 

 

18

 

 

 

 

Ce soir-là, le dîner pouvait être joyeux : le berger de Nivéole était rentré d’hôpital. Ce qui n’empêchait pas Catherine de reprendre son fils par un « Ôte ce chat de là ! ». Sébastien était à sa place, en bout de table, avec Michael et la mère sur sa gauche, Grégoire, toujours à sa droite et face à Catherine. Marie-Jo tournait le dos à la table, debout devant la cuisinière à gaz. Devant les assiettes vides et propres, Michael jouait avec Souris qui gambadait sur la table. Devant l’injonction de sa mère, Michael saisit le chaton et le posa sur ses genoux.

- Allez ! Marie-Jo, servez-nous la soupe ! fit entendre le rescapé, de sa voix de ténor.

- Oui ! oui ! ça arrive ! A l’hôpital, il te fallait bien attendre, hé ?

 

Bruit de moteur de voiture jusque dans la cour, sous la fenêtre de la cuisine.

- Tiens ? qui ça peut être ? s’étonnait Grégoire.

 

Sébastien quitta sa chaise, s’approcha de la fenêtre, regarda dans la cour.

- C’est Eugène… ! Il veut que j’aille chercher les brebis ? (A Marie-Jo et à Grégoire) Vous lui avez dit que je sortais aujourd’hui ?

 

- Moi, j’ai rien dit ! se défend le vieil homme.

- J’ai pas eu le temps de l’appeler ! dit Marie-Jo.

 

Michael mit son grain de sel :

- Il est méchant, lui ! Il est pour les Suisses !

- Et il emprisonne nos brebis dans ses clôtures ! surenchérit Sébastien.

 

Marie-Jo répliqua sans se retourner :

- Hé bée ! heureusement qu’il a pu nous les garder !

- Si c’est pour nous parler des Suisses, je l’expédie illico !

- On mettra une bombe à la mairie ! s’excitait l’enfant.

- Cesse de dire des sottises ! gronda la mère, et laisse ce chat ! Marie-Jo va servir la soupe. 

 

Michael lâcha Souris qui se reçut sur le sol. Deux coups étaient frappés vigoureusement à la porte du seuil. Le maire Eugène pénétra dans la cuisine, venant du vestibule. Grégoire l’accueillit de sa chaise.

- Alors… ? Vous vouliez voir Sébastien ?

- Je suis à peine de retour que tout le Causse est au courant…! soulignait le berger.

- Bonsoir à tous ! ...Je voulais saluer le convalescent.

- Une visite électorale ! Liberté, égalité, fraternité… ! Liberté… sauf pour les brebis ! Les brebis, dans les clôtures… ! Qui t’a dit que je sortais d’hôpital ?

 

Marie-Jo à Eugène, s’excusant :

- Il n’est rentré que ce midi et ça n’a été décidé qu’hier… Je n’ai pas eu le temps de vous le dire.

- J’ai vu Marcel à la mairie.

 

Eugène serra la main aux adultes et, comme à son habitude, caressa le crâne de l’enfant qui réagit hostilement, fidèle à lui-même :

- T’es content, petit berger, de retrouver Sébastien ?

- Asseyez-vous… ! invita Grégoire.

- Tu veux nous rendre notre troupeau ? dit Sébastien.

 

Marie-Jo posa une gamelle sur la table et versa dans les assiettes que l’on se fit passer l’inévitable soupe de pâtes qu’elle contenait.

- Vous avez mangé ? demanda Marie-Jo.

- Pas encore, mais ce sera pour plus tard. merci, Marie-Jo.

-...Parce que, si vous voulez, je vous sers la soupe ?

- Ça ira, Marie-Jo. Je souperai avec la patronne ! (Puis, se retournant vers Sébastien) Toi d’abord… ! Et cette blessure ?

- Pour une volée de plombs, c’était une belle volée ! Du douze, hé ! commenta le berger, sur un ton coloré. (Puis, faisant une œillade à Michael, sur le ton badin) Il s’est peut-être trompé ? il aurait peut-être voulu me liquider avec de la chevrotine ? ...Les vautours commençaient à tourner, là, au-dessus… (mimique amusante) Ils voulaient me bouffer les salauds ! Mais ce sera pour une autre fois ! (Clin d’œil à Michael) Je veux bien leur donner ma carne, mais pas pour tout de suite ! ils attendront !

-Triste histoire ! Mais tu t’en seras bien tiré !

- Trop bien pour certains qui auraient bien voulu que je crève à l’hosto ! Mais le causse m’a rendu justice, pas vrai ?

- Tes brebis ne me dérangent pas… Tu viendras les chercher quand tu voudras.

- Et les Suisses ? demanda l’enfant.

- Hé ! le petit, i’ veille sur le causse ! se félicitait Sébastien. Et c’est une bonne question ! Ç’en est où cette affaire ?

- Tu seras content, Sébastien ! Serge n’avait signé qu’une promesse de vente… Suite au décès, le domaine est tombé en indivision. Tout est bloqué. Et il faudra que les héritiers se mettent d’accord.

- Il n’avait pas vendu ?

- Il n’avait pas vendu… Et tu vas être encore plus content… Les promoteurs ont dénoncé le protocole de vente. Ils abandonnent le projet !

- Tu déconnes… (en écarquillant les yeux) ?

- C’est la vérité toute nue, Sébastien !

- Alors là, Eugène, tu me fais plaisir !... (Pétillant) Marie-Jo ! servez un apéritif au maire !

- Alors, on mettra pas de bombe à la mairie ! décida l’enfant.

 

Grégoire sourit et péta.

- C’est Grégoire qui fait péter ses bombes ! répondit Sébastien sur un ton guilleret. Avec celle-là, tout le monde se tire !

 

...

 

Derrière le comptoir, l’aubergiste Marcel préparait des apéritifs sur un plateau. Sa femme Pierrette était à côté. Cédric, le fils, en tenue « nœud-pap », cheveux gominés, attendait le plateau.

- Il a réussi à faire tout capoter ! maugréait l’aubergiste.

- Adieu le stade de foot à Ferma ! fit l’adolescent, avec ironie.

- Cesse de dire des conneries ! Je perds mes pensionnaires stagiaires de vol à voile !

- Le projet a un coup dans l’aile… et tes pensionnaires s’envolent ! (Cédric ricana de ses bons mots.)

- T’es malin ! Y a pas de quoi rire ! Faut faire tourner la maison, Cédric ! Les affaires sont déjà pas faciles.

- Tu as fait une bonne saison mon amour ! dit Pierrette en souriant. (Elle lui posa un baiser sur le coin des lèvres.) Faudra revoir ce projet d’étape équestre.

 

Marcel haussa les épaules :

- Pffuit ! Sébastien est contre et d’autres le suivront…! Il a pas fini de nous mettre des bâtons dans les roues, celui-là !

 

...

 

A la ferme, Eugène tenait à la main un verre contenant un apéritif, un vin doux du sud-ouest qui ne sortait que rarement du placard de Marie-Jo.

- En attendant, soulevait-il, intrigué, je ne sais toujours pas quel est l’énergumène qui a ouvert la clôture, l’autre mercredi… ! Si je le tenais ce saligaud, il passerait un mauvais quart d’heure !

 

Sébastien regardait du coin de l’œil Michael ; il se doutait que l’enfant était « l’énergumène » :

- Ça leur a fait un peu de vacances à nos brebis ! Moi, si je rencontrais celui qui a fait ça, je lui dirais merci !

 

Grégoire protesta en grimaçant.

 

- Toi…, toi… ! contestait Marie-Jo, c’est pas toi qui a eu la peine d’aller récupérer notre troupeau ! Et ça aurait pu mal se terminer !

- Et ça c’est bien terminé ! Celui qui a fait ça, c’est pas un salaud ! (En regardant Michael) Les salauds, ce sont ceux qui plantent des clôtures sur la lande, hé ? (A Eugène) Je dis pas ça pour toi, Eugène ! Tu nous as rendu service et je t’en remercie sincèrement ! (A Marie-Jo) Resservez de l’apéro au maire.

- Non, non ! Ça ira ! (Eugène finit son verre, le posa sur la table, se leva.) Voilà ! Eh bien… ! je vais rentrer… Content de t’avoir vu, Sébastien !

 

Il fit un salut collectif et se retira.

 

- Tu es content, Sébastien ? Les Suisses ont renoncé ! dit Grégoire en esquissant un sourire.

- Youppie! se déchaîna l’enfant.

- Et vous ? vous êtes triste ?

- Ho ! moi je m’en fous… ! (Puis, après un bref silence) tiens, regarde dans le tiroir, je t’ai aiguisé ton Laguiole...

 

La patronne, sur un ton sérieux empreint de gravité, requit l’attention de son berger :

- Il a quelque chose à te dire à propos du troupeau. (Elle parlait de Grégoire)

 

Regard inquiet de Sébastien. Il fixa Grégoire yeux dans les yeux.

- Allez-y ! lança-t-il gravement.

- Je veux te dire que…

 

Il péta bruyamment sans faire cas.

 

- Il a pété ! Il a pété ! fit Michael, que les flatulences sonores du vieil homme ne cessaient d’amuser..

- Chut ! Mic, tais-toi ! (La mère, bien sûr !).

- C’est ça que vous avez à me dire ? fit Sébastien.

- J’ai parlé avec Marie-Jo du troupeau… Ça fait quelques années que je pense à vendre… Tu comprends…, c’est pas rentable ! La vente des agneaux couvrent à peine ton salaire avec les charges…

- Alors, vous vendez ? Vous êtes si pressé ? Vous n’attendez plus la saint Michel pour prendre votre décision ?

 

Traditionnellement, au pays, de générations en générations, les éleveurs embauchaient leur berger le 29 septembre, à la saint Michel, à la foire de Meyrueis, au pied du causse. Pour une année de date à date. Aucun contrat de travail sur papier : on tapait dans la main après s’être accordés sur les conditions. Grégoire avait dit à Sébastien, trente six ans plus tôt : « J’ai besoin d’un berger. Tu seras nourri, logé, et je te donnerai ça et ça pour ton salaire... ». L’accord fut scellé paume sur paume. Le contrat a été renouvelé année après année, à la saint Michel, le soir, à l’issue de l’unique journée de congé du berger...

 

- Justement…, la foudre nous a pris quarante-neuf brebis…, on sera bien indemnisé…et le troupeau est plus petit. Ça te fera moins de travail…, alors, je crois qu’on peut continuer encore une année !

- Une année ou deux…, conforta la patronne.

- C’est sûr ce que vous dîtes, Grégoire ?

- Faudra te trouver un nouveau chien.

- Léonard a téléphoné tantôt, dit Marie-Jo. Il connaît quelqu’un à Saint-Hippolyte-du-Fort qui aurait un chien à te donner.

 

La fenêtre de la cuisine de Marie-Jo dessinait son rectangle blafard dans la nuit. Les ruelles du village étaient désertes. De l’auberge illuminée sortait, un peu étouffée par les murs, la musique d’accordéon de Cédric. La mélodie qui faisait recette : «Étoile des neiges ». Des convives chantonnaient en chœur. Autour de la terrasse froide, les herbes mouillées de rosée étincelaient sous la lune gibbeuse.

 

A suivre...

 

 


07/06/2020
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Enfants de gouttières - Episode 27

'épisode 26 est sur ce lien

 

 

 

 

 27

  

Le Martyre

 

 

 

 

 

Le rêve devient un affreux cauchemar.  Ce n'est pas moi qui dévale la pente et vais m'écraser dans la cour et ce n'est pas non plus un rêve. Un bruit sourd, mat, monte de l'asphalte, cet asphalte qui était jusque-là un peu notre ami, celui de nos cent pas, de nos jeux de marelle, de nos parties d'osselets et de billes, tièdes en fin de journée, comme un tapis moelleux, riche d'une odeur forte et sympathique - le parfum de nos jeux insouciants, cet asphalte qui embaumait étrangement, dès les premières gouttes des pluies orageuses... Un silence brutal, aussi douloureux que violent, s'abat sur les toits de l'école libre de garçons Saint-Christophe et dans la cour. C'en est fini de notre paradis des Enfants perdus, c'en est fini de la bande à Peter Pan. Le garçon-volant de nos rêves éveillés, le chef des rebelles de Saint-Christophe n'a rien pu faire pour saisir dans le vide notre camarade en chute libre ; dans les dessins animés, les films pour enfants, Peter-Pan rattrape un enfant perdu maladroit, mal accroché à sa tunique... Au-dessus de la cour de l'école Saint-Christophe, Peter a été impuissant. Une vingtaine de secondes peut-être et puis les insurgés des tuiles reprennent vie : tous les garçons se redressent lentement, prudemment, font quelques pas en écrasant les tuiles dont certaines se déplacent, glissent sur d'autres, avec ce bruit à la fois cristallin, râpeux, terreux. Je m'avance également vers le bord de la toiture, prenant bien soin de ne pas riper avec mes sandalettes, et le vertige me prend, ce vertige que j'ai oublié tout-à-l'heure, et mes jambes minces et élancées se mettent à trembler comme des feuilles. A deux mètres du chéneau, je suis paralysé de trouille, une impression d'aspiration venue du vide me tétanise. J'entends les tuiles bouger sous les pieds de certains de mes camarades. Nous sommes à présent huit silhouettes statiques, le buste plus ou moins penché sur la cour. Claude, Pierre et quelques autres grands se sont alignés tout près du chéneau ; je suis le seul à l'écart du vide. Les enfants de gouttière ont perdu la voix, quelques paroles inaudibles montent de la cour. Les insurgés non sujets au vertige ont le visage penché au-delà du chéneau : plus tard, Pierre me dira ce qu'il aura vu ; une image le marquera à vie, celle d'un petit corps inerte, couché sur le dos, dont seule la tête oscille d'un léger mouvement ; un détail ne lui aura pas échappé : du sang sur les lèvres, un épais filet rouge très sombre descendant de la commissure. Le corps gémit ; cela nous rassure : Patrick n'est pas mort dans sa chute. Un miracle ?

 

 

 

...

 

 

 

Un martyre ! C'est ainsi que nous allions appeler notre copain Patrick, le harangueur de Saint-Christophe, porte-parole improvisé des insurgés, émissaire de la cause des Enfants perdus. Glissant sur le dos puis faisant une chute à la verticale pieds devant, Patrick toucha le sol en se fracturant le bassin. Il restera trois années sur fauteuil roulant, souffrira le martyre pendant trois mois après son accident. On pensa d'abord qu'il demeurerait dans cet état, sans l'usage de ses jambes, pour le restant de ses jours mais il n'en fut rien ; la force de caractère exceptionnelle de Patrick, son intelligence de la vie et des choses, sa rage de vaincre auront eu raison du drame qui endommagea son squelette. Une longue réadaptation lui permettra de reconquérir tous ses moyens physiques ; Patrick entrera même dans un club de spéléologie, avec lequel il domptera son corps meurtri en le soumettant aux contorsions les plus invraisemblables... Ce qui nous étonnera le plus, dans son histoire, c'est qu'après cet accident, Patrick, une fois rétabli, a étudié depuis son fauteuil roulant avec acharnement et un appétit d'apprendre remarquable pour ce garçon si récalcitrant à la discipline. Il exercera le métier d'éducateur de jeunes enfants en souffrance. C'est en le retrouvant, bien des années après ce drame, que, encouragé par les souvenirs mis en commun, j'ai décidé d'écrire notre histoire. 

 

 

 

Quand les pompiers arrivèrent dans la cour, et tandis qu'une foule de gens commençait à s'amasser dans la rue, à proximité du portail de l'école que les gendarmes protégeaient des badauds, les Enfants perdus quittèrent calmement les toits du vieux bâtiment de briques rouges. Aucun des garçons ne fut tancé ni même sermonné. Je me souviens de cette forte étreinte de Marie-Thérèse dont elle gratifia tous les petits. Je me souviens du chétif François, quand il m'enserra de ses bras, s'agrippant à moi comme un naufragé à une bouée dans une mer déchaînée ; il avait fondu en larmes et je ne pus retenir les miennes. Pierre-Peter-Pan fut anéanti et s'il ne « craqua pas », il n'en éprouvait pas moins une immense douleur - il m'expliqua peu après que sa peine était tout autant engendrée par l'accident que par cette fin « avortée » de notre petite révolution. Aucun des enfants, les petits compris, n'exprima le moindre regret de cette formidable et dramatique aventure ; la chute de Patrick, notre « martyre », n'était pas de notre fait. L'école libre de garçons Saint-Christophe fut fermée durant une semaine ; la toiture réparée, les combles rendus à leur fonction ordinaire (si j'ose dire), les cours reprirent avec M. Lepic, la maîtresse et un remplaçant de M. Régis - un brave homme trapu au visage rond et à lunettes, débonnaire, instit' et surveillant d'internat peu rigoureux, qui jouait aux cartes et aux osselets avec les élèves, assez brouillon dans sa classe et ses leçons. Le directeur avait cadenassé la trappe du grenier - ce petit arceau métallique restait l'unique conséquence visible de « la révolution des tuiles ». Il y eut une enquête de police et de l'évêché ; l'épouse de M. Lepic, celui-ci étant lavé de toute responsabilité, fut sommée de s'abstenir de toute intervention relative à la discipline et à la vie du pensionnat. Sa seule activité liée à l'école se cantonnerait à la cuisine et à la cantine et à sa présence au réfectoire. Il lui fut également demandé de ne plus mettre les pieds dans les dortoirs en présence des enfants. M. Lepic allait instituer un véritable rituel concernant les veillées : toutes les fois que le temps le permettrait, les pensionnaires seraient conviés à un jeu collectif conduit par le maître d'internat ou lui-même. Il décida l'achat d'un télescope qui serait monté dans la cour et, en hiver, dans les combles face à une tabatière ! Tous les jeudis matins, les pensionnaires assisteraient au visionnage des films du père Lucien - non pas que des courts métrages de la première partie mais aussi du grand film. La programmation, toujours « familiale », nous promettrait de belles matinées ; la première séance en « privé » serait Le Petit Vagabond, tourné en Espagne l'année précédente, où Joselito, le futur Enfant à la voix d'or, faisait ses débuts. 

 

 

 

Les insurgés de Saint-Christophe avaient gagné.

 

 

 

Ce n'est que par le journal (j'ai gardé les numéros du Dauphiné Libéré qui rapportent le « fait divers ») et quelques révélations de M. Lepic que les élèves de Saint-Christophe apprenaient la nature de la triste fin de M. Régis. Le jour-même de son renvoi, l'après-midi, le brave homme s'était rendu aux Îles ; au crépuscule, un vagabond qui s'apprêtait à camper la nuit dans les bois, découvrit un corps flottant sur le Rhône près de la berge. Ce n'était que le lendemain que la gendarmerie identifia le noyé comme étant un instituteur employé de l'évêché. Je n'ai jamais su exactement où avait été trouvé le corps ; selon le directeur de l'école Saint-Christophe, la dépouille de notre maître aurait échouée en aval de la clairière. Le Rhône n'est pas un fleuve tranquille - surtout à cette époque quand il n'y avait pas encore une succession de barrages hydrauliques pour le dompter. A quelques mètres de la rive, d'effrayants tourbillons nous faisaient de l’œil quand nous nous trouvions sur la minuscule plage de sable noir ; ces tourbillons du Rhône, même aujourd'hui, sont redoutables, dangereux, et bien d'excellents nageurs y ont perdu la vie.

 

 

 

Le dimanche qui suivit, je suis allé avec mon père sur les rives du fleuve. Aucun détail de la gendarmerie ou dans la presse ne permettait de localiser le lieu de découverte du corps. Je tirais mon père vers la clairière de notre grand jeu du premier jeudi. J'y retrouvais la structure légère des deux « huttes d'indiens » construites par les Cheyennes et les Sioux. Je faisais quelques pas, lentement, allant dans un sens puis un autre, revoyant la douce Marie-Thérèse assise sur l'herbe avec son tricot, reconnaissant l'espace écrasé par nos fesses pour le goûter... Mon père m'observait discrètement, sans mot dire, respectant mon affliction. J'évoquais à voix haute quelques moments de cet inoubliable jeudi et mon père était attentif à mes paroles altérées par des trémolos non feints. Nous nous rendîmes sur la berge, là où nous creusions des canaux dans le sable presque noir. La plage y était étroite et peu étendue. Je me rappelais ce petit concours de ricochets initié par M. Régis, avec nos luttes entre gosses pour quérir le moindre galet plat...

 

 

 

Je me rappelais...

 

 

 

Là-bas, à l'écart de la clairière, un grand arbre au tronc plus épais que les autres ; c'est l'arbre « gravé » par Patrick avec son motif obscène. J'entends les voix des Cheyennes et des Sioux, les cris roulés de M. Régis puis ceux de M. Lepic tout guilleret et soudain libéré de ses réserves de « grande personne ». Mêlé à un taillis, un arc se meurt, sa ficelle détendue, démobilisé puisque de guerre entre indiens il n'y a plus. Quelques flèches traînent ici et là ; l'une d'entre elles est particulièrement réussie, dotée d'un empennage fait d'une feuille de chêne ocrée par l'automne. L'empennage est à peine desséché ; c'est un grand qui l'avait confectionnée, fendant l'extrémité du bâton avec un petit canif Opinel. Je la ramasse, bien décidé à la garder en souvenir. Mon père pense que c'est moi qui l'ai fabriquée ; je lui dis que non, que mes flèches étaient toute simples. Je m'approche du gros arbre isolé, pose mon regard sur le graffiti sculpté, pense à la gêne de Jean-Marie que cette gravure avait choqué, mon pied heurte un objet dans l'herbe sauvage. A un mètre du tronc, un petit bouquin à couverture bleu ciel se signale à moi : je le ramasse, tandis que mon cœur bat la chamade, parce que ce livre, défraîchi, écorné, est le Peter-Pan et Wendy de M. Régis.

 

 

...

 

 

 

À l’approche de Peter, l’île s’est remise à vivre. Pendant son absence, les fées allongent leur grasse mâtinée, les Peaux-Rouges festoient, les enfants perdus et les pirates ne songent pas le moins du monde à se faire la guerre. Mais à son arrivée, tout le monde reprend son rôle. Ce soir-là, les enfants perdus attendent Peter ; les pirates cherchent les enfants perdus ; les Peaux-Rouges pistent les pirates et les animaux sauvages suivent les Peaux-Rouges. Tous tournent cependant autour de l’île sans que jamais un groupe rattrape l’autre. Les enfants perdus sont venus accueillir leur capitaine. Le nombre d’enfants varie en fonction de ceux qui sont tués dans les combats mais aussi de ceux que Peter supprime

               parce qu’ils ont grandi.

 

 

 

 

 

Fin

 

 

 

 © 2011 - Rémi Le Mazilier - Manuscrit original du scénario éponyme déposé à la SACD en octobre 2002 Tous droits réservés. Réécrit à partir de juillet 2017, ce texte, en l'état, a été achevé en mai 2020.

 

 

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12/05/2020
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Le Vol des vautours - 16

Adaptation littéraire du scénario éponyme déposé à la SACD en 2001

  © 2011 - Rémi Le Mazilier

  Tous droits réservés

 

 

 

 

L'épisode précédent est sur ce lien

 

 

 

 

 

16 

 

  

 

 

 

Dans la cour de l’école de Hurlyas-l’Aven, des enfants de six à onze ans courent, s’amusent ou se chamaillent. Quelques uns bavardent. Les sacs des écoliers sont entassés contre un mur. Seul près du portail fermé, un garçon immobile fait face à la lande qu’il regarde à travers la grille. Ecole merveilleuse. Ecole de campagne. Au cœur du causse. Au cœur du silence, d’un apparent désert et néanmoins au cœur de la vraie vie. L’enfant, près du portail, c’est Michael, muet, le visage triste. Non loin du village broute un troupeau de moutons, visible de l’école. Le vieux berger Léonard, le dernier transhumant du causse, le surveille, campé sur son bâton, un chien noir à ses côtés. Tout comme le berger de Nivéole, sa silhouette, avec son chien, est reconnaissable entre toutes !

 

« Le vieux Léonard, c’est le dernier berger transhumant du causse !…

Il monte chaque année de St Hippolyte du Fort, le onze juin…

Il redescend début décembre, au maximum, si le temps le permet…

Quand tu vas à l’école, tu peux le voir avec son troupeau, du côté de Hurlyas.

...

Après lui, c’est fini, y aura plus de transhumants ! »

 

Les yeux de Michael s’embuent. Les paroles de Sébastien lui sont revenues en mémoire, précises, claires, avec cet accent cévenol chaleureux du berger de Nivéole... Les mots sont vivants dans le cœur de l’enfant.

 

Il se souvient de ce fameux soir où il avait été conduit chez Léonard, dans sa maison isolée au cœur du causse, au bord de l’unique route, étroite et sinueuse, qui va de Nivéole à la « grand » route, plus fréquentée, qui monte de Sainte-Enimie et descend sur Meyrueis. Il s’agissait de lui demander une branche de micocoulier pour confectionner le bâton. La maison du transhumant est la seule habitable du hameau - avec la bergerie. Le reste des anciens bâtiments de Villajols n’est plus que ruines et désolation, livrée aux ronces et aux églantiers. Catherine avait accepté que son bambin, en compagnie de Sébastien et de Jean-Louis, aille faire connaissance avec le vieux berger ; ils se sont transportés à Villajols dans la 2 CV blanche et rouge. La cuisine, noircie par la fumée de la cuisinière en émail blanc (plusieurs générations de suie), sur laquelle une cafetière en métal libérait son odeur de café réchauffé, éclairée par une lampe à gaz posée sur la table, lui avait beaucoup plus, lui donnant l’impression de pénétrer dans le saint des saints de la vie pastorale d’autrefois. Léonard avait versé un peu de vin rouge, très foncé, dans le verre du garçonnet, avec l’accord de Jean-Louis et sous le sceau du secret, car il n’avait rien d’autre hormis du café à proposer à l’enfant ! Sébastien et Jean-Louis avaient préféré du café. Les verres étaient colorés, à l’intérieur, d’une peau de vin séché et, à l’extérieur, piqués de chiures de mouches. Les morceaux de sucre étaient souillés des mêmes chiures qui constellaient les verres d’étoiles noires minuscules. Michael éprouva d’abord du dégoût. Puis il se ravisa, décidant d’être digne du respectable transhumant dont il se sentait l’hôte ! C’est ce soir-là, dans la « cambuse » du vieux Léonard, « dernier transhumant du causse », qu’il a appris la fonction des cloches et l’intérêt des sonnailles - péché mignon de Léonard ! Ils s’étaient attardés plus que de raison. Pour dissiper l’odeur du vin dans sa bouche, le garçonnet avait sucer une pastille de menthe que lui avait offerte Léonard, en vieux « renard » qu’il était ! La mère, au retour, avait un peu grondé Jean-Louis - mais pas trop -, et ne s’était pas aperçu que son fils avait été alcoolisé ! Ce soir-là, l’enfant avait posé le bâton tout neuf du vieux Léonard droit entre sa table de chevet et son lit. Le lendemain, il le porterait à Grégoire... La nuit, il rêva de landes ensoleillées où il gardait tout seul le troupeau de Sébastien, muni du bâton, sans chien, un peu angoissé par tant de responsabilité.

 

« Les bergers, ça…, c’est une espèce en voie de disparition !

C’est la clôture qui remplace...

Mais le garçon, là, ce sera peut-être lui le dernier berger du causse !…

C’est un futur berger ! »

 

L’enfant s’accroche à la grille du portail comme aux barreaux d’une prison, le regard dans son souvenir en surimpression avec la lande. Et voilà que le son de la flûte de Sébastien retentit en notes désordonnées et entrecoupées de silence. Là, ce n’est pas une rêverie : le son est bien réel. Michael dresse l’oreille puis se retourne brusquement. Dans la cour, près du mur où sont rassemblés les sacs d’écoliers, un garçon de onze ans souffle dans la flûte ; il est gras, rougeaud, à la mine antipathique. A ses pieds, le sac de Michael est ouvert. Des enfants l’entourent. Vivement atteint par cette indélicatesse, Michael traverse promptement la cour pour saisir la flûte - un objet sacré. Le garçon s’en défend en riant, l’air provoquant. Ulcéré, Michael le frappe ; sa réaction est instinctive. Le garçon répond avec les poings. Les lutteurs se laissent tomber sur le sol pour se battre. Les autres enfants crient pour les encourager. Image classique d’une cour d’école... Lâchée, la flûte tombe aux pieds de l’instituteur ; Didier la ramasse. A terre, les lutteurs, voyant les jambes de l’instituteur, cessent de se battre.

 

Le maître s’adresse à Michael 

- C’était la flûte de Sébastien ?

 

Michael acquiesce de la tête. Didier lui remet la flûte.

- Tu pourras nous jouer un morceau, après la récréation ? propose le maître.

 

Michael fait non de la tête. Le garçon provocateur à du sang qui coule d’une narine. Il n’en mène pas large, surpris qu’il est par la sévère correction de son petit camarade - une véritable humiliation.

 

...

 

Mende, chef-lieu de la Lozère. Une petite voiture prend place sur le parking du Centre Hospitalier. Catherine et Michael en descendent. Ils se rendent à l’entrée principale. Michael tient un petit paquet enveloppé comme un cadeau. Dans les couloirs de l’établissement, Catherine est précédée de Michael qui marche prestement. Les pas frappent le sol, luisant comme un parquet de salle de bal.

 

- Mic, tu m’attends !

 

On frappe à la porte de sa chambre, trois petits coups, timides. Sébastien voit la porte s’entrebâiller lentement. La frimousse de Michael apparaît, tout sourire.

- Michael ! s’exclame le berger de Nivéole.

- Coucou !

 

Michael entre, suivi de Catherine qui ferme la porte. Le berger du causse est dans un lit dont la tête est relevée. L’autre lit de la pièce est vide. Il est seul dans la chambre.

- Ah ! Michael ! ta visite me fait plaisir ! Bonjour, Catherine !

 

Sébastien pose un regard sur la mère à la fois chaleureux et sur le qui-vive, scrutateur, ne sachant pas quels sont ses sentiments actuels à son égard. Une gêne, légère, qu’il sait dissimuler. Tous trois se font la bise.

- Ça pique ! fait Michael...Un cadeau pour toi !

 

Michael tend le paquet à Sébastien.

- Fallait pas ! Qu’est-ce que tu m’apportes ?

 

Sébastien déplie le paquet, en libère une boîte de confiserie.

- Des pâtes de fruits ! Tu sais que c’est mon régal… Merci, Michael ! Merci à Catherine aussi !

 

Michael sollicite des yeux Catherine :

- M’man… ?

 

Catherine tire une grande enveloppe en papier kraft de son sac :

- Ça, c’est Michael qui l’a fait pour toi !

 

Elle tend l’enveloppe à Sébastien. Il la prend, la regarde, lit l’en-tête :

- « DDASS – Service de protection de l’enfance ». (Yeux ronds en regardant Michael :) Qu’est-ce que j’ai fait… ? Je t’ai fait du mal, Michael ? (Il en sort une feuille) Un dessin… ! Et un beau dessin ! (Il le regarde avec difficulté à cause de sa presbytie.) Tiens, Cathie, tu peux me donner mes binocles…, là…, sur la table. (Il désigne la table de chevet.) Catherine passe les lunettes à Sébastien qui les ajuste puis contemple le dessin.

- Des moutons ! Tu as dessiné des moutons… ! Et là…, un berger…, avec une grosse barbe. C’est moi ? Et dans le ciel, des vautours… ! T’as rien oublié, Michael !

- Il l’a fait ce matin et il s’est appliqué !

 

La voix de Catherine se veut très amicale ; le berger est rassuré. Un détail du dessin l’interroge :

- Qu’est-ce que c’est, ça… ? Deux cœurs… ? Un cœur avec un « S » et un autre avec un…« C » ?

 

Michael se serre contre Catherine. La mère est sceptique :

- Quoi ?

 

Elle se penche sur la feuille que lui présente Sébastien.

- « S » comme Sébastien et « C » comme Catherine ! Ton fils veut nous marier, Cathie !

- Je n’avais pas vu ces cœurs ! Je n’étais pas au courant.

 

Elle prend le dessin et le considère, un peu gênée.

- Michael veut me trouver une femme ! (A Michael :) Je réfléchirai à la question, hé !

- Tu réfléchiras, hein ? se réjouit l’enfant, tout guilleret.

 

Catherine lui rend la feuille.

- A mon retour, je l’accrocherai sur le mur de ma cambuse.

- Et cette blessure ? demande Catherine.

- Quand c’est que tu sors ? dit l’enfant.

- (A Catherine :) Je viens de voir le toubib…La cicatrisation est bonne et je souffre plus. (A Michael :) En principe, je devrais sortir la semaine prochaine, Michael !… Mais ? et toi ? tu n’es pas à l’école ?

- Y a pas école aujourd’hui… ! c’est mercredi !

- C’est mercredi… ! Depuis que je suis ici, je ne sais plus quel jour on est ! (A Catherine :) Et les brebis ? Comment vont-elles ?

- Eugène les laisse dans ses clôtures du Villajols … Elles se portent bien.

- Ha ! Il me rend un sacré service ! C’est un con, mais il me rend service !

 

L’information effare l’enfant :

- Elles sont dans des clôtures ?

- Eh oui ! Michael ! Elles sont dans des pâturages clôturés !... C’est pas bien, hein… ? T’as raison, c’est pas bien ! et ça me fait mal qu’elles soient prisonnières des clôtures… ! Mais j’y peux rien, Mic, c’est Grégoire qui a arrangé ça avec Eugène… Grégoire, c’est le patron et j’ai qu’à fermer ma gueule ! (A Catherine :) Et les Suisses ? Ç’en est où ?

- Pour le moment, rien ne bouge. Eugène n’en parle pas.

 

Michael croise les bras, renfrogné.

- Moi, ch’uis pas content que les brebis soient prisonnières ! Et d’abord, Eugène est un con !

- Mic ! tonne Catherine.

- On les libèrera Michael ! On les délivrera de ce con d’Eugène !

 

A suivre...

 


11/05/2020
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Enfants de gouttières - Episode 26

L'épisode 25 est sur ce lien

 

 

 

 

 26

  

La légion des anges 

 

 

 

Huit garçons assis ou accroupis sur le pan ouest de la toiture de la vieille verrerie s'alignaient près de la ligne faîtière. J'étais parmi eux. Quelques tuiles avaient été involontairement déplacées, découvrant les planches de bois noircies par le temps qui les soutenaient. Tandis que les trois petits restés dans les combles ne cessaient de héler leurs aînés par une suite de cris aigus et variés, qui étaient aussi des piaillements guillerets (des noms fusaient des lucarnes : Peter-Pan, Patrick, Christophe), les insurgés de Saint Christophe observèrent, de facto et sans se concerter, un temps de mutisme embarrassé. Moi-même me demandais-je ce qu'il nous restait à faire... De quelle étrange mission étions nous chargés ? Jusque-là, je me disais que nous défendions une grande cause : la défense des enfants face à la rigueur disciplinaire des adultes, la défense de notre cher M. Régis, injustement puni à nos yeux. Ce dernier objectif se voyait désormais inutile puisque notre instituteur et maître d'internat était brutalement décédé (Dieu sait comment). Cependant, il y allait de son honneur, de la réhabilitation de sa mémoire... Notre rébellion, aussi absurde qu'elle fût, avait pour nous un sens. Mais quelle devait en être l'issue ? Au début, nous voulions forcer le directeur à réintégrer notre surveillant, contraindre la mère Lepic à rabattre son caquet vénéneux et à reconnaître sa faute... Une noble cause s'il en fût ! Mais pouvions-nous camper éternellement dans les combles, occuper le grenier comme les grévistes de 1936 occupèrent leurs usines ? C'était insensé. J'en étais conscient mais n'étais pas certain que les autres, les grands surtout, voyaient les choses avec autant de lucidité. J'avais l'impression que les aînés aspiraient à beaucoup plus que la « reddition » (symbolique) de la direction de l'école « libre » Saint Christophe. Pierre, Claude, Patrick surtout, semblaient agités par des motivations plus vaporeuses et plus radicales, une sorte de révolte « en profondeur » face à un monde qui ne leur convenait pas. Des années plus tard, j'allais comprendre qu'une douce utopie les avait habités, un idéal généreux et quelque peu anarchique qui visait plus large et plus loin... Onze ans plus tard, quand je me joignis aux premières manifestations étudiantes de mai 1968, « la fleur au fusil » (et la peur au ventre), sur la place de la Préfecture à Grenoble, juste en face de la fac' de Droit que je fréquentais, l'affaire de l'école Saint Christophe me revint en mémoire - comme un éclair de flash. Oui, en octobre 1957, mes grands camarades du petit internat « familial » inventaient le prototype d'une révolution de la jeunesse qui allait ébranler la France entière - jusqu'à faire fuir en Allemagne le Président de Gaulle ! L'école, l'enseignement, l'éducation, la discipline, l'autorité souvent abusive des institutions éducatives allaient être contestées, rejetées, condamnées…

 

 

Descendons donc de cette chaire et jouons tous à saute-mouton

 

 

La rangée des insurgés « des tuiles » plongeait ses regards dans la cour, fixant toute son attention sur ce petit groupe de « grandes personnes » déboussolées, pétrifiées dans leur incapacité à réagir. M. Lepic faisait maintenant les cent pas, mains derrière le dos - je lui retrouvais sa posture habituelle du moment des récrées. Sa femme piétinait sur un mètre carré, pivotant sur sa gauche puis sur sa droite, crispant les mains contre ses cuisses. La brave Marie-Thérèse tordait son tablier sur son ventre, la face constamment levée vers les enfants du ciel. Jean-Baptiste, jambes écartées dans une position martiale, tenaient les mains, doigts écartés, sur les hanches ; il gardait le plus souvent le front baissé, semblant interroger ses brodequins. M. Lucien enfouissait les mains dans les poches de sa blouse grise, mais ses bras s'affichaient nerveux ; le projectionniste du Familial visionnait un mauvais film ! Il ne cessait de lever les yeux et de les baisser, dans une alternance irrégulière, laissant entrevoir fugitivement sa bouche tordue qui ne souriait pas. On entendait des cris d'hirondelles ; un avion de ligne vrombissait haut dans le ciel, abandonnant sa trace blanche ouatée qui se décomposait en fondant... J'avais toujours aimé entendre le bruit lointain des avions de ligne depuis la classe quand les fenêtres étaient grande ouvertes ; il me faisait rêver ce bruit d'aéronef qui, je l'imaginais, transportait des passagers vers des pays lointains alors que, moi, petit écolier, j'usais mes fonds de culotte sur le banc de mon pupitre. Ici, depuis les toits de Saint-Christophe, la traversée du ciel grand bleu par cet avion à peine visible (sa carlingue brillait un peu frappée par le soleil), me fit une vive impression, plus forte encore que lors de mes escapades mentales en classe ; notre situation à nous, les insurgés du pensionnat « réfugiés » entre ciel et terre, nous rapprochait un peu de cet avion qui emportait mes songes. Ici, nous étions plus près du ciel, tout comme quand nous avions observé les étoiles, au début de cette fameuse histoire. Ah ! si nous pouvions nous trouver dans cet aéronef, tous ensemble, en partance pour le Pays des enfants perdus !

 

Le Pays des enfants perdus ? Que cette douce chimère m'apparut soudain inconsistante ! L’irréalisme de nos objectifs, l'inconfort de notre situation et son absence de perspective tangible m'éclatèrent au visage. Et puis il y avait eu cette mort imprévisible de notre « héros », notre martyre« Bon, on fait quoi maintenant ? » posa Claude, qui hésitait entre continuer à en découdre et rendre les armes avec les honneurs… « Pas question de capituler ! » répétait Peter Pan. Patrick acquiesça  en hochant la tête et en pinçant ses lèvres épaisses. Claude inspecta les physionomies de ses camarades, dubitatif, oscillant entre la volonté de faire bloc et le désir de ramener le groupe à la raison et « à la maison ». Je devinais la pensée de Claude ; il s'interpellait lui aussi, assurément ...

 

Pierre relâcha une jambe et son pied glissa sur une tuile, qui se désolidarisa de la couverture ; la tuile ronde suivit la pente en produisant un bruit de glissement à la fois feutré et aigu. La tuile prit de la vitesse et quitta la pente ouest du Mont Saint Christophe ; l'on entendit l'objet d'argile cuite se fracasser dans la cour, juste au bas de la façade, à la verticale de sa chute. Un réflexe non retenu poussa Patrick à pousser du pied une autre tuile qui prit la même pente avec le même bruit de glissade ; l'adolescent déluré s'en amusa et renouvela son geste qu'une personne raisonnable aurait pu juger idiot… Le jeu était lancé et un autre garçon puis un autre puis encore un autre l'imitèrent. Une étrange frénésie s'empara alors du reste du groupe et des rires fous accompagnèrent ces gestes insensés ; j'étais le dernier à suivre ce mouvement irréfléchi auquel je me joignis sans état d'âme, par instinct, par bêtise sans doute, par révolte sûrement. C'était une sorte de « champ du cygne », la manifestation spontanée d'un désir de « casser la  baraque », de faire entendre un dernier cri de rébellion, de refuser la sagesse d'une reddition sans condition. Tous les insurgés se levèrent au risque de glisser et de chuter et détachèrent les seuls objets qui pussent devenir des projectiles.

 

Une pluie de tuiles romaines s'abattit sur la cour, jetant une petite panique chez les « grandes personnes ». On pouvait discerner le désarroi des Lepic, un semblant de terreur chez la bonne Marie-Thérèse, un effarouchement chez le père Lucien et un regard stoïque chez le Béret rouge. Au fracas des bombes d'argile cuite se mêlaient les cris de guerre des soldats du ciel, silhouettes alignées en désordre sur la toiture de la vieille usine. Les petits, depuis les lucarnes des combles, se joignirent au tumulte volontaire ; surpris par cette avalanche soudaine descendue du Mont Saint Christophe, ils en avaient de suite compris l'origine. Une tuile vint ricocher sur la vitre d'une tabatière et en brisa le carreau ; aucun petit n'avait été blessé par les éclats et, plus tard, François devait m'apprendre qu'à aucun moment les trois garçonnets n'avaient « eu peur » ni cru à la chute de l'un des alpinistes. Les jeunes garçons hurlaient à s'en péter les cordes vocales, utilisant celles-ci comme des lance-pierre, une façon de participer à ce déluge punitif. Car, de facto, il s'agissait bien d'une punition « céleste » en quelque sorte ; les garçons juchés près de la ligne faîtière étaient désormais huit anges « vengeurs », membres d'une légion quasi divine destinée à châtier les « méchants », à déverser un feu incendiaire sur une cité pervertie. Ce petit groupe de « grandes personnes » déboussolées, devenaient les maîtres déchus d'une ville des Enfants perdus où ils avaient trahi l'essence même de leur mission : protéger les faibles, les petits, les enfants sans colliers qui leur avait été confiés. Une légion d'anges guerriers appliquait une sentence venue... d'en haut - très croyant, passionné d'histoire religieuse, c'est tout au moins ainsi que je voyais les choses (c'est puéril, je le sais bien, mais c'était ainsi).

 

Cette avalanche bruyante et spectaculaire n'avait pour témoins que le personnel de la pension car aucun bâtiment n'était habité de l'autre côté de la rue : ce n'était que des murs d'enceinte de locaux industriels désaffectés ; à l'extrémité nord de la rue, la poignée d'ouvriers de la marbrerie - où la scie géante fonctionnait vingt-quatre heures sur vingt-quatre en couvrant les bruits avoisinants -, étaient tenus dans l'ignorance de la révolte des enfants de l'internat. En quelque sorte, le drame se jouait à huit-clos. J'imaginais le tableau : notre alignement de révoltés, les anges de l'Apocalypse, sur fond d'un ciel d'espérance. Le soleil, désormais situé à l'ouest, nous éclairait comme les vedettes d'une scène de « péplum » ; il ne nous manquait que les armures et tuniques ! Je ne pensais pas que notre action violente était hystérique : il s'agissait bien d'une démarche guerrière, sauvage sans doute, primitive, que justifiait notre avidité de justice. Nous vivions un rêve d'enfants. Nous ne craignions point les représailles car nous faisions ce qui nous semblait légitime ; notre engagement, total, courageux, participait du « chevaleresque ». Qu'importe ce qui pouvait advenir. Je crois même que certains garçons, parmi les grands, envisageaient le sacrifice suprême... Dernier îlot de résistance d'un monde qui ne nous convenait pas, nous n'envisagions rien d'autre que cette lutte sans merci. Notre avenir était là et nul ailleurs. Avec le recul, j'ai du mal à reconstituer les fondements de notre émotion d'alors - simplement, il m'en reste le souvenir que je viens de vous décrire.

 

Cet étrange concert à la fois polyphonique et instrumental, dont les notes étaient des tuiles d'argile arrachées à la partition de la charpente, était une ode à la liberté des enfants, à leur droit au bonheur que la rigueur des adultes nous avait spolié. Patrick en était le chef d'orchestre et le trio des petits en constituait la maîtrise. La comparaison « musicale » se justifiait aussi par ce bruissement caractéristique des tuiles de terre cuite quand on les détachait de la toiture : le fracas sur l'asphalte, en contrebas, faisait office de percussions. Les seuls auditeurs, debout, médusés, sur le « parterre » de ce théâtre que devenait la cour, n'en pouvaient apprécier le charme !

 

Patrick descendit un peu sur la pente pour s'approcher du vide à quelques centimètres de la gouttière. Il voulait lancer une imprécation à l'encontre des « grandes personnes » contre lesquelles nous nous révoltions. Naturellement, l'invective devait s'adresser à la mégère d'abord mais aussi, un peu, à M. Lepic, coupable de faiblesse et, somme toute, de lâcheté. « Fais attention ! » enjoignit Peter Pan, qui sentait venir le danger.

 

« Vous êtes des assassins ! Madame Lepic, vous avez tué M. Régis ! »

 

Ce fut ces seuls mots avant sa chute.

 

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Esquisses pour la BD

 

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A suivre ...

  

 


09/04/2020
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