Histoires en livres scènes images et voix

Histoires en livres scènes images et voix

Textes inédits


Le Vol des vautours - Episode 15.2

Adaptation littéraire du scénario éponyme déposé à la SACD en 2001

  © 2011 - Rémi Le Mazilier

  Tous droits réservés

 

 

 

 

L'épisode précédent est sur ce lien

 

 

 

 

 

15.2 

 

  

 

 

 

 

Cédric s’arrête sous l’effet de la détonation, le regard horrifié. Il crie à nouveau :

 

- Serge !

 

 

 

Sébastien, adossé contre le rocher, le buste penché sur le côté, les bras ballants, a la chemise ensanglantée. Sa casquette a glissé. Il crispe le visage sous l’effet d’une vive douleur. Ses dents s’exhibent entre sa barbe. Sa bouche entrouverte livre une plainte étouffée. Sur le sol, parmi les cailloux blancs, la flûte, tachée de sang. Son chien aboie furieusement en regardant du côté du tireur qu’il ne voit pas. Nouvelle détonation. Le chien s’écroule, terrassé, le corps percé de plombs.

 

 

 

...La détonation résonne sur la lande.

 

 

 

Cédric se plaque sur le sol.

 

 

 

Michael grimpe la colline rocailleuse, rouge comme un coquelicot, essoufflé, la casquette à la main. Il sue à grosses gouttes. Il apparaît de derrière la butte qui lui masquait le berger. Il se précipite vers Sébastien. Aucun son ne peut sortir de la bouche de l’enfant. Arrivé près de lui, il s’agenouille. Le blessé gémit, les yeux clos, paupières plissées par la douleur. Parvenant à retrouver ce qu’il faut de souffle, l’enfant supplie de réagir.

 

- Sébastien ! Sébastien !

 

Le berger tâtonne maladroitement le sol pour ramasser la flûte ; ouvrant péniblement les yeux et esquissant un sourire abîmé de souffrance, un peu d’écume sur les lèvres fanées par le soleil, il offre à Michael le petit instrument de musique.

 

- Tiens…, prends…, je te la donne.

 

Sébastien est convaincu de vivre ses dernières minutes. Il souffre mais il est heureux ; il va quitter son cher causse où il est né, où il a grandi, où il a vécu, et en le défendant jusqu’au bout becs et ongles... Il va expirer, là, sur ces cailloux acérés, sous le soleil, ayant jouer ses dernières notes, près de son chien Pipo, avec, pour dernière vision, le visage d’un enfant qui l’admire et qui a la vocation d’un berger. Ce pathétique lui convient. C’est un don du ciel, du ciel des vautours. Il se sent partir satisfait et apaisé. Il lâche la flûte, qui tombe car l’enfant n’a pas osé la saisir. Il baisse les paupières, ne bouge plus. Michael éclate en sanglots, saisit les mains de Sébastien - elles sont chaudes. Soudain effrayé par la vue de ces mains ensanglantées, l’enfant les lâche. Il regarde ses propres mains souillées de sang, se redresse, les essuie sur les pierres ; un temps d’hésitation puis il ramasse la flûte, elle aussi tachée de sang. Il part en courant, oubliant sa casquette, gardant serrée dans ses doigts la flûte de son cher Sébastien. Il faut regagner le village, et vite. Michael ne croit pas totalement à une mort certaine de son ami des landes. Il a quitté un homme qui geignait mais qui respirait encore...

 

 

 

Serge tourne le dos à son crime, le fusil à la main, se lance dans une course éperdue sur la lande qu'il vient d'ensanglanter. 

 

 

 

Caché derrière un rocher, étendu sur le sol, Cédric épie les déplacements du meurtrier. Le cœur de l'adolescent tambourine sur sa poitrine.

 

 

 

Seul au milieu de la lande, près du gros rocher, gît le corps de Sébastien, la dépouille du Border Collie à-côté. Au-dessus de son visage figé aux yeux clos, le vent agite la chevelure hirsute. La grosse barbe s’anime imperceptiblement, trop dense pour être plus visiblement taquinée par la brise. On dirait que le berger dort, comme il l'a toujours fait durant ses longues gardes, somnolant. ou abandonné à des rêves secrets, paisible… Une douzaine de vautours fauves tournoient lentement dans le ciel et resserrent leur cercle.

 

 

 

Sur le chemin, en vélo, l’enfant roule à vive allure en direction du village. Un léger nuage de poussière, étriqué, fait trace derrière son passage. 

 

 

 

Serge ralentit le pas pour observer le chemin qui court sur la lande à une centaine de mètres en contrebas, craignant d’être suivi par les témoins. Y voyant l’enfant à vélo, il se baisse pour se dissimuler, se redresse, court se cacher derrière une barre rocheuse. Accroupi près des rochers, il sort une cartouche de chasse d’une poche, l’introduit dans le canon du fusil, épaule l’arme. Il est trop tard pour reculer. Le criminel se sent découvert. Sa folie monte d’un cran. Il décide de s’y abandonner. Supprimer les témoins ! Il vise l’enfant. Sans se déplacer, il le suit du bout du canon. Il tire. Troisième détonation sur la lande. Michael tombe. Serge sort nerveusement une nouvelle cartouche de sa poche, l’introduit dans le fusil avec précipitation, surveille le chemin un instant, fusil épaulé. Au loin, le vélo de Michael est couché sur le sol près d’un fossé. Sans l’enfant. Dans sa folie, il a oublié que le fils de l’aubergiste a tout vu. Il abaisse l’arme qu’il pose sur le sol puis tire de son pantalon le flacon et boit une longue gorgée. Il range la flasque, ramasse le fusil et reprend sa course éperdue. Les vautours fauves tournoient toujours dans le ciel. Un éclair dans sa tête : se débarrasser du fusil ! Un aven, dans le secteur, fera l’affaire.

 

 

 

Cédric apparaît au sommet de la colline où gît Sébastien. Il dévale vers le corps.

 

 

 

Dans la lande, Serge s’arrête, cherche ses repères puis se remet à courir. Il arrive près d’un gouffre naturel qu’il connaît, un aven à large ouverture. Il s’apprête à jeter le fusil mais pense qu’il convient d’effacer ses empreintes. Il sort un mouchoir, frotte l’arme sur toute sa surface puis la jette. La crosse heurte les parois. Un coup de feu part dans la direction de l’homme.

 

 

 

Michael, la peur dans les yeux, est tapis à terre en contrebas du chemin à proximité du vélo. L’écho de cette nouvelle détonation semble l’encercler. Instinctivement, il se colle au sol, y reste une longue minute immobile avant de lever prudemment la tête pour regarder la lande.

 

 

 

Au bord du gouffre, les mains sur le ventre qui saigne, Serge râle et se tord. Il bascule en avant, s’écroule sur le bord incliné du gouffre où il glisse, tentant vainement de s’agripper à la végétation rampante qui s’arrache sous son poids. Il disparaît, aspiré par les profondeurs. Pas un cri. Bruit mat d’un corps qui s’écrase au fond de l’abîme. Le meurtrier tombe sur la vieille charogne d’une brebis.  La fatalité aura eu raison de lui et de ses crimes.

 

 

De longues traînées de sang frais apposent sa signature sur la paroi de l’aven…

 

 

 

Une demi-heure plus tard, une voiture particulière roule sur le chemin à travers la lande puis stoppe au bas de la colline des « caves ». Marcel, Catherine, Cédric et Michael en descendent et grimpent promptement la colline. Dans le ciel de cette fin d’après-midi, le tournoiement incessant et silencieux des vautours fait mauvais augure. 

 

 

 

Dans la nuit d'un soir rafraîchi, les murs de pierre du village sont balayés par la lumière bleue d’un gyrophare. Des badauds entourent le véhicule de secours qui en est coiffé. Parmi eux, Catherine et son garçonnet, Marcel et Cédric, Pierrette et Marie-Jo. Trois uniformes sombres à képis bleus sont dans le groupe. L’ambulance démarre et quitte le village. Sur le côté de la route stationne une estafette de la Gendarmerie.

 

 

 

...

 

 

 

Bien après minuit, sur la lande qu’éclaire le dernier quartier de lune, d’innombrables lampes torches oscillent dans la nuit. Les aboiements d’un chien accompagnent les prospecteurs. De nombreux gendarmes effectuent une battue à la recherche du criminel. Un itinéraire, à partir du lieu de l’agression, va les conduire à un aven marqué de sang. A l’aurore, des gendarmes de haute montagne s’équiperont en spéléologues pour l’inspecter. L’un d’entre eux, ayant atteint le fond du gouffre, se perdra en conjectures : chute involontaire, suicide ? La blessure à bout portant dans le ventre l’interrogera. Un second gendarme rejoindra le premier ; peu de temps après, des hommes tireront sur des poignées fixées à un assemblage complexe de cordes au dessus du trou. Le mouvement sur les poignées fera monter une corde ; un sac de toile, ayant la dimension d’un homme, émergera de l’abîme. De l’orifice surgira un gendarme spéléologue, en parallèle sur une autre corde. L’affaire n’aura pas de suite... La mort du meurtrier aura éteint l’action pénale.

 

Ce matin, le brave Grégoire n’aiguisera pas ses couteaux sur la vieille meule et le petit Michael fera une très grasse matinée.

 

A suivre...

 


01/03/2020
0 Poster un commentaire

Enfants de gouttières -Episode 25

épisode 24 est sur ce lien

 

 

25

La révolte des tuiles 

 

 

 

 

Nous sommes trois têtes, collées les unes aux autres en triangle, émergeant à l'extérieur de la tabatière par où Patrick s'est évadé. Depuis le second vasistas, d'autres garçons assistent à l'escalade de la toiture. Patrick endosse pour nous le rôle d'un héros, il est notre cascadeur - ou notre casse-cou. Nous sommes unanimes à l'admirer. Il y a de petites voies très jeunes qui fanfaronnent : « Moi aussi, je veux aller sur le toit ! ». Les aînés ne font cas de ces naïves prétentions. On entend une tuile dégringoler de la toiture, rebondir sur le chéneau puis, deux secondes plus tard, s’écraser dans la cour… Je vois le père Lucien, tout juste descendu de l’escalier métallique, s’immobilisant soudain, alerté par ce premier « bombardement » involontaire. La tuile s’est fracassée à quelques mètres de ses pieds ; le brave homme lève la tête vers les lucarnes, son visage déformé prend une expression effarouchée. L’homme à tout-faire de l’école Saint Christophe demeure un bref instant comme paralysé, collé au sol. Je tente machinalement de le « rassurer » en lui faisant un signe de la main que je glisse difficilement par dessus les têtes – en forme de « coucou ». Le projectionniste du Familial, complice à sa manière des petits pensionnaires (il doit se souvenir de la « sortie » que lui avait faite la mère Lepic, le matin de la séance improvisée dans le cinéma), projète à voix très haute : « Mes enfants ? ». Le ton est riche en émotion ; c’est la voix d’un homme pétri de gentillesse, de compassion, de compréhension… Je me dis : « Peut-être que c’est lui qui va nous sauver ? ». Cette pensée, je me la garde pour moi…, mais je meurs d’envie de la partager avec les Enfants Perdus du Pays imaginaire ! « Fais gaffe ! » s’écrie un grand, depuis le vasistas voisin, à l’adresse du révolté acrobate. Je redoute l’accident, le souvenir de mon rêve me traversant à nouveau comme un éclair foudroyant. « Je vais te rejoindre ! » décide Peter Pan.

 

Sous les regards complices des enfants perdus, Pierre franchit la lucarne avec agilité et détermination. Un sentiment collectif se saisit de tous, j’en suis sûr : prendre d’assaut les toits de Saint-Christophe est une sacrée idée ! Je pense que cette action est quasiment désespérée, sans perspective positive – une sorte de baroud d’honneur pour finir notre révolte dans un feu d’artifice protestataire symbolique, un acte « chevaleresque », un geste définitif pour clore une rébellion juste mais qui ne peut être que sans lendemain… Un troisième « grand » passe l'autre lucarne puis un quatrième. La toiture de la vieille usine devient une paroi d’escalade, une « face » ouest à conquérir en « libre », sans pitons, « à mains nues ». Peter Pan s’est déchaussé pour se libérer de ses lourds godillots de cuir aux semelles glissantes. Claude entreprend l’ascension en chaussettes. Je meurs d’envie de les suivre mais je ne peux ignorer que « j’ai le vertige ». Je me dis que, peut-être, attaché à une corde comme cela se fait sur les parois dans les cordées… ? « S’il y’avait une corde, j’irais aussi ! » déclaré-je. Les petits écarquillent leurs yeux pour me regarder, François affiche une surprise mêlée d’incrédulité. Un « moyen » suggère : « Y a peut’êt’ ben une ficelle quelque part ici ? ». Tous les garçons s’éparpillent entre cartons et valises en quête d’une « ficelle » ; brouhaha dans les combles, cartons bousculés, valises (vides) renversées : un joyeux fatras est jeté à même le plancher. Un garçonnet s’écrie, d’une voix fluette et triomphante : « Ça y est, j’ai trouvé ! ». Le marmot exhibe à bout de bras un sac de nouille que l’on peut apparenter à une corde de chanvre. « Et là, une autre ficelle… ! ». C’est un coffre de bois, contenant aussi de vieux foulards de jeux aux teintes délavées et effilochés, qui vient de livrer les précieux accessoires. « Montre ! » fait un grand. Le gamin tend fièrement ses deux bras pour offrir les cordes qui vont autoriser le coup d'éclat des enfants de gouttières ! Elles font quelque huit millimètres de diamètre, ce qui semble adapté à l’usage auquel on les destine. « Elles sont toutes vieilles ! » fait observer un petit. Oui, le chanvre est effiloché, rugueux de vieillesse, et présente des torsades très usées et desserrées mais cela « devra faire l’affaire ! » opine un grand. Un moyen passe la tête dans une lucarne, hèle les « alpinistes » que l’on entend marcher sur les tuiles rondes. « Oh ! On a trouvé des cordes… Y en a qui veulent monter mais attachés… Vous l' attrapez ? ». A l'extérieur, Pierre se déplace prudemment sur la pente pour se rapprocher du vasistas : « Bonne idée ! Passe la moi… On va vous assurer… ». Pierre-Peter-Pan a fait un peu d’escalade avec un oncle montagnard ; il ne sait pas voler mais il sait « varapper » ! Je meurs d’impatience de tenter l’aventure : « Je peux commencer ? » dis-je aux insurgés du grenier. Le petit groupe se souvient sans doute de la part qui est mienne dans la rébellion de Saint Christophe et m’octroie ce privilège : je vais donc rejoindre les quatre mousquetaires du royaume des tuiles ! Pierre a saisi l’extrémité du brin de corde et donne ses instructions : « Tu l’attaches en ceinture et fais-toi faire un bon nœud par un grand… Tu grimperas quand je te le dirai… Si la corde est trop molle, tu cries ‘du dur’ et si elle est trop tendue, tu hurles ‘du mou’… Compris ? ». Oh, que oui que j’avais compris ! Soudain, mon appréhension de « vertigineux » se fond dans le néant de tout ce qui, jusqu’à ces jours, avait encore un peu d’importance : mes certitudes d’enfant émotif, ma volonté d’être un garçon obéissant, sans reproche quant à la discipline, un enfant « modèle », trop sage, trop obéissant… En fait, j’ai l’impression que mon handicap d’enfant sujet au vertige, ma peur du vide, tout cela appartient à « un autre », au garçon un peu timoré que j’ai été, qui manquait singulièrement de confiance en soi. Aujourd’hui et ici, tout me paraît si différent ; je suis un garçon nouveau, un enfant libéré des chaînes d’une société patriarcale autoritaire, d’un monde de contraintes, de règles d’usages, de « paraître », d'un monde qui se veut raisonnable mais qui ne l'est pas. Ici, sous les combles, maintenant, en compagnie étroite avec tous ces enfants en révolte, sous la « houlette » de Peter-Pan, je connais une nouvelle naissance : un papillon qui a déchiré sa chrysalide ! Et d’ailleurs, c’est un peu le papillon que je vais faire, en évoluant de façon « aérienne » sur les tuiles romaines de la vieille verrerie ! La corde est trop courte ; un grand la noue solidement avec la deuxième « ficelle ». Ce « grand » qui m’encorde est, selon lui, savant en « nœuds » : il a été scout durant une année (avant de se faire virer pour « inconduite ») ; et, chez les scouts, les nœuds, c’est l’ABC ! La voix de Peter-Pan descend les tuiles ; il a attaché l’extrémité supérieure de la corde à une cheminée, en briques rouges. « C’est quand tu veux ! » fait Pierre, improvisé premier de cordée. Je passe le buste au travers de la lucarne, jette un œil en-bas ; la cour me paraît étrangère, un parterre hostile malgré la présence de M. Lucien et je décide de ne plus regarder le vide.

 

 

« Du dur! » lancé-je, plus tendu que ne l'est la corde de chanvre. Assis près de la cheminée, les jambes cramponnées sur les tuiles rondes, Peter Pan se crispe sur le précieux filin, tandis que Claude le cale en le maintenant par les côtes, lui-même campé sur le côté - aucune « prise » ne garantit un appui ferme. Patrick prête main forte à mi-distance, debout les jambes écartées, dans une position quelque peu risquée… Je ne suis pas conscient du danger :  possible qu'en cas de « dérapage », je puisse « dévisser » magistralement, avec une probabilité forte que toute la cordée soit entraînée par ma chute ! Mais j'ai confiance et quelque chose me dit que ma dernière heure n'est pas pour aujourd'hui. Je grimpe sur les tuiles, tout en serrant mes poignées sur le chanvre dont la rugosité m'irrite l'intérieur des mains. « C'est bien, Chris' ! T'es un bon !  »

 

Curieusement, je n'ai aucunement souffert du vertige : le fait de ne pas  « regarder en bas » a été efficace. De plus, le cordon ombilical qui me liait à Peter Pan confortait mon assurance. C'est fou ce qu'être « encordé » peut vous donner la sensation d'être invulnérable... au vide ! 

 

Seuls trois « petits » vont demeurer dans les combles ; les plus jeunes, dont François, resteront les spectateurs du grand cirque. Les marmots sont très impliqués dans ce « numéro » de haute voltige : ils participent à leur manière, par des cris d'encouragement, des onomatopées d'admiration, des applaudissements spontanés brefs mais très engagés ! En bas, le pauvre M. Lucien assiste à l'ascension de la « face Ouest », inviolée, de la vieille verrerie ; ses traits sont crispés (cela se voit de loin), sa bouche tordue figée dans une expression d'effroi (sa « gueule cassée » ne l'interdit pas de sourire). Notre bon « père Lucien »  redoute le pire ; combien d'enfants vont-ils débouler sur les tuiles romaines, aller se fracasser le crâne, se rompre les os, sur l'asphalte défraîchi de la cour ? « Les enfants ! Les enfants ! Soyez prudents ! » Cette exhortation n'est pas nécessaire. Tous les enfants de gouttières font pattes de velours sur les tuiles d'argile rose. Mes sandalettes aux semelles de cuir collent bien aux tuiles dont certaines sont légèrement rugueuses - heureusement qu'il ne pleut pas !

 

Peter « love » la corde, la ramène minutieusement, en « bon alpiniste », jusque sur le faîte de la toiture, la pose sur la pointe de la cheminée à laquelle elle est fixée. Le rouleau de corde se trouve à présent accroché au tuyau que chapeaute le pare-pluie conique en métal, prenant allure d'une épaisse écharpe tour de cou. Je joue à penser que nous sommes de « petits ramoneurs » ou des alpinistes conquérant un sommet des Alpes !

 

Les Lepic ont-ils entendu le tumulte issu de la toiture ? Le fracas de la tuile qui s'est brisée sur l'asphalte est-il parvenu à leurs oreilles ? Toujours est-il que je vois « rappliquer » la tribu : M. Lepic, la mégère, le béret rouge puis, deux minutes plus tard, la brave Marie-Thérèse, ceinte de son tablier de cuisinière - la mémé-gâteau a dû quitté sa cuisine précipitamment. On peut entendre les paroles du directeur, juste audibles comme il faut malgré le « vide » qui nous sépare : « Qu'est-ce qui se passe? Mais qu'est-ce qui se passe ?  - Mon Dieu ! Ils vont se tuer ? s'inquiète Marie-Thérèse - Il faut que je leur parle ! fait Jean-Baptiste. - Ils sont fous ! ils sont fous ! » dit la mégère.

 

« Allons…, vous voulez quoi, les enfants ? ». M. Lepic a hausser la voix, son gosier se noue, on entend son désarroi... La mère Lepic marmonne quelque chose en inclinant la tête sur l'épaule de son mari.

 

Depuis la toiture du préau, le chat noir du père Lucien regarde les intrus avec étonnement, se disant peut-être « Tombera? tombera pas? ».

 

A suivre...   

 

 

 

 

CHAT GOUTTIERES.JPG

 

 

 

 

 

 


20/02/2020
0 Poster un commentaire

Le Vol des vautours - Episode 15

Adaptation littéraire du scénario éponyme déposé à la SACD en 2001

  © 2011 - Rémi Le Mazilier

  Tous droits réservés

 

 

 

 

L'épisode précédent est sur ce lien

 

 

 

 

 

15 

 

  

 

 

Michael joue sans enthousiasme avec l’ordinateur. Le chaton Souris est assis sur le cul entre le clavier et l’écran, essayant d’attraper un papillon virtuel en mouvement. Catherine tente une conversation :

- Le pauvre Grégoire, il va de plus en plus mal ! Il lui faut maintenant douze heures d’oxygène par jour.

Tu t’en fous ?

 

Elle regarde sévèrement Michael, glacé par l'apparente indifférence de l'enfant puis sursaute, surprise par la sonnerie métallique d’un vieux téléphone. Elle décroche.

- Allo ?… Oui… Oui…, c’est bien ici mais il est décédé…, depuis huit jours… Je vous en prie… Merci… Vous pouvez téléphoner au berger Sébastien… Vous avez ses coordonnées ?… Il est sur la lande avec le troupeau. Vous pouvez le joindre tard dans la soirée. Au revoir Monsieur.

- C’est qui ? demande l’enfant.

- Un journaliste de Paris. Il voulait parler à…(un temps) Jean-Louis.

 

Michael cesse de manipuler la souris de l’ordinateur et affiche un visage triste. Le chaton le regarde avec un air interrogateur, comique. Pour l’enfant, Jean-Louis n’est pas mort. Ou du moins, sa disparition ne lui semble pas définitive. Il est absent. Il est loin. Il est parti quelque part sur la lande, à cheval... Il reviendra. Conviction d’enfant. Michael se raconte une histoire : il sait ce que veut dire « mourir ». Il a vu des brebis mortes, des charognes de chiens ou de chats bouffés par les mouches... Jean-Louis, le garçonnet le sait bien, n’apparaîtra plus dans le cadre de la porte de la maison, sur le seuil du salon rustique. Il ne claquera plus jamais ses brodequins contre la marche. Il ne tapera plus sur ce clavier.

 

Il n’écrira plus de poèmes. Ne dira plus de poèmes…

 

Mais il sera toujours présent dans l’univers de l’enfant - Michael ne l’abandonnera pas à la fosse du cimetière. Les grandes personnes, sa mère, Sébastien et tous les autres du village, disent tous que Jean-Louis est « parti  pour toujours ».

 

Mais pas pour Michael.

 

- J’aimais bien aller observer les oiseaux et les renards avec Jean-Louis..., dit l’enfant, calmement.

- Mon pauvre Michael ! Et moi qui t’ai si souvent empêché de l’accompagner… ! J’ai été sotte !

 

Michael se décolle brusquement de son siège et se jette au cou de Catherine qui le serre tendrement et le câline. « Que la vie est stupide ! Que nous sommes stupides, nous, adultes, dans nos comportements de maniaques ! » se dit en secret la maman. Elle est sur le point de pleurer mais retient son émotion, avec difficulté... Elle se veut forte... Elle est convaincue que sa réserve, cette maîtrise des larmes, est bonne pour l’enfant (je pense qu’elle se trompe).

- Je te demande pardon, mon fils !

 

Souris, à quatre pattes, s’intéresse au clavier. De l’extrémité d’une patte, il appuie sur des touches. Sous l’action de l’une d’entre elles, l’image de l’écran est envahie par un énorme monstre virtuel. Le chaton recule, terrorisé.

- Dis, m’man, on peut aller rejoindre Sébastien ? Ça va être la fin des vacances !

 

Catherine demeure un instant muette, le visage chargé d’émotion, le regard embué fixé sur son petit garçon. L’heure n’est plus aux soupçons idiots construits sur des propos imbéciles. Une mauvaise page est tournée.

- Tu peux y aller… ; tu peux y aller seul, mon amour... J’ai plein de papiers à remplir et du courrier à faire… Prends ton vélo pour le rejoindre.

- Merci maman !

 

Il fait plein de bisous à sa mère.

 

-Marie-Jo te dira où il est... Et tu feras un gros bisou à Sébastien…, pour moi.

- Je t’adore, maman !

 

Ayant posé son vélo au bas du chemin, l’enfant monte vers la ferme, croise le vieux bonhomme Grégoire qui en descend, lourdement appuyé sur ses deux cannes. - Où tu vas, petit ? - Demander à Marie-Jo où est parti Sébastien avec le troupeau... - Mais..., je peux te le dire, moi ! réplique le vieux paysan, un peu vexé de sentir qu’on le croie « hors course ». - (Ton autoritaire de l’enfant:) Il est où ? - Là-bas, (Grégoire tend l’une de ses cannes vers le sud), au-dessus du réservoir, vers les caves à renards. - J’y vais ! (l’enfant fait demi-tour en courant). - Hé ! attends ! écoute-moi un peu... (Michael s’arrête et regarde Grégoire) Demain matin, je voudrais aiguiser des couteaux avec la meule, la vieille meule qui est en bas, près du pigeonnier... Mais avec mes jambes, je ne peux pas actionner la pédale..., tu comprends ? J’ai pensé que tu pourrais m’aider... - Oui ! mais faudra demander à maman !

 

 

 

Dans sa ferme du Mas-du-Buffre, Serge décroche l’un des fusils de chasse suspendus au mur de sa chambre. Des armes « de famille » qui se transmettent de père en fils. Il le dépose sur le lit, ouvre le tiroir d’une grande commode en chêne, en sort une boîte de cartouches qu’il pose près de l’arme. Il prend le fusil, l’examine, ouvre le canon, en inspecte le fût.

 

 

  

Sur le chemin pierreux qui traverse la lande, l’enfant parti de Nivéole pédale avec enthousiasme sur un vélo tout-terrain. Michael est coiffé de sa casquette et porte ses lunettes de soleil. Précédé du jeune cycliste, le véhicule tout-terrain de Serge roule à vive allure sur ce même chemin. Serge voit le petit qui pédale devant lui. Il s’en approche à grande vitesse à tel point qu’on pourrait penser qu’il va le renverser. L’enfant, pédalant de plus belle, effrayé par le poursuivant, tourne plusieurs fois la tête pour voir le véhicule qui le menace. Il pense à un jeu mais n’est pas rassuré. Brusquement, le conducteur fait un crocher pour éviter le petit cycliste à la dernière seconde. Il le dépasse et reprend l’axe du chemin pour disparaître loin devant, suivi d’un nuage de poussière qui enveloppe Michael ; l’enfant s’arrête, essoufflé ; son cœur bat fort. Il faut « récupèrer » après une si vive émotion.

 

Sur une colline, à l’écart du troupeau de brebis qui broutent paisiblement, le berger de Nivéole joue de la flûte, assis par terre, adossé à un gros rocher, le Border Collie à ses côtés. La mélodie discrète des sonnailles enrichit la partition pastorale.

 

Sur le chemin venant du village, un cyclomoteur rouge roule à vive allure, monté par le fils de l’aubergiste, tête nue. Le cyclomoteur rejoint Michael, stoppe à sa hauteur.

 

- Tu as vu passer Serge ? demande Cédric.

- Il a voulu m’écraser !

 

Cédric quitte Michael et continue sa route. Démarrage sur les chapeaux de roues. Crissement de pneus et envolée de petits cailloux.

 

A travers la lande, sur le chemin, le véhicule de Serge ralentit puis avance doucement. Serge scrute la lande. Une main sur le volant, il tire le flacon de la boîte à gants, le débouche avec les dents, boit une longue gorgée tout en conduisant. Dans le rétroviseur apparaît Cédric en cyclomoteur, loin derrière. Serge rebouche le flacon qu’il remet dans la boîte à gants. Puis il stoppe net, manipule le levier de vitesse pour passer la marche arrière. Il recule à la rencontre du cyclomoteur. Dans le rétroviseur, Cédric apparaît de plus en plus proche, à demi gommé par un nuage de poussière, menacé d’être renversé par le véhicule fou. L’adolescent esquive le véhicule à la dernière seconde en se déportant sur le côté, dérape sans tomber. Le véhicule tout-terrain freine brusquement et repart en marche avant, laissant le jeune cyclomotoriste éberlué. Plus loin, sur son cyclomoteur, Cédric trouve un chemin déserté. Il scrute la lande, y voit le véhicule de Serge abandonné, à distance de la piste, au bas d’un terrain fait de roches et de ravins - les « caves à renards ».

 

Serge marche d’un pas rapide, le fusil à la main. Il s’arrête, pose l’arme sur le sol, sort le flacon de son pantalon à poches multiples. Il le débouche, boit, en renfonce le bouchon et le range dans la poche d’où il l’a tiré. Le son de la flûte lui arrive par saccades au gré du vent.

  

Cédric, à la recherche de Serge, abandonne son cyclomoteur, arpente promptement la colline en hésitant plusieurs fois dans le choix de la direction.

 

Sébastien joue de la flûte sous le regard de Pipo qui semble l’écouter. Il ne peut voir la silhouette de l’homme au fusil qui s’approche de lui, à moins de vingt mètres, en se dissimulant derrière les rochers pendant sa progression. Le Border Collie dresse les oreilles en regardant la lande qui lui apporte une odeur d’homme et des bruits suspects. Il aboie. « Qu’est-ce que c’est ? fait Sébastien, qu’est-ce que t’as vu, dis ? ». Il cesse de jouer de la flûte pour observer la lande, vers le nord, la direction que surveille Pipo qui demeure en alerte.

 

Serge est de glace, le regard fou, imbibé d’alcool et de haine. A plat ventre sur un rocher, il observe le berger à distance, dissimulé par un genévrier touffu. Il sort à nouveau le flacon de son pantalon, le débouche, avale une gorgée et le range, rote puis épaule son fusil... On pourra penser à un accident dû à un braconnier, pense-t-il, ou à une vengeance de chasseur.

 

Cédric poursuit Serge ; il est loin derrière. Ayant compris l’intention meurtrière de l’éleveur du Mas-du-Buffre, ne se sentant pas menacé personnellement, il tente une intervention - dont le courage le surprendra plus tard. Il hurle à s'en faire péter les cordes vocales :

- SE-E-E-R-GE !

 

Serge vise et tire. La détonation claque et va de collines en collines parmi les pierriers. L’écho, sinistre, lourd, paraît interminable...

 

Sur le chemin, au bas d’une colline, Michael stoppe brusquement son vélo à l’écoute de la détonation copiée par l’écho. Pour l’enfant, il ne fait aucun doute : un drame se déroule. Il est comme dans un rêve - un drôle de rêve, ou plutôt un cauchemar de couleur de sang. Il saute de vélo, le laisse tomber sur le sol, commence à grimper la colline. Lui aussi, il ne se sent pas en danger. Son intuition est sans appel : le « méchant » éleveur du Mas-du-Buffre veut la peau de Sébastien devenu son ennemi.

 

A suivre...

sur ce lien

 

 

 


25/01/2020
0 Poster un commentaire

Enfants de gouttières - Episode 24

L'épisode 23 est sur ce lien

 

 

24

L'école autrement

 

 

Deux jours plus tôt, en fin d’après-midi, l’instituteur assassiné se rendit à pied « aux Îles ». Si un promeneur ou pécheur l’eût croisé, cet homme dont la tête s’inclinait vers le sol, le regard absent, avec une valise et un cartable enflé de livres ou documents, lui eût sans doute suscité quelque interrogation… Que pouvait faire , sur un sentier bordé d’arbres sauvages et de plantes luxuriantes qui attendaient les frimas du prochain hiver, un homme en costume et cravate marchant tel un mort-vivant vers le fleuve Roi ? M. Régis ne croisa personne. Et il en était heureux. Seuls les souvenirs de sa brève tranche de vie à l’École Saint Christophe devaient l’accompagner dans son apparente errance, alternant avec des images de ses débuts de maître d'école, tandis que crissaient les feuilles mortes qu'il écrasait sur le chemin. Il avait décidé de s’échapper d’un monde où il n’avait plus - ou pas -, sa place. Qu’avait été son existence ? Une enfance heureuse, avec une mère qui le chérissait, et malgré un père prématurément disparu, suite à un accident de bicyclette ; le drame avait eu lieu quand M. Régis était en culotte courte. Son père, homme impulsif et plutôt violent, manipulait facilement la ceinture pour s’en servir du fouet de la correction. En ce temps-là, les parents utilisaient le martinet vendu dans les bazars ou autres quincailleries : le martinet ? l’enfant Régis y avait régulièrement goûté ! Ses jambes fouettées avaient épisodiquement porté les traces rouges, parfois violacées, des lanières de cuir…, comme la plupart des gamins. La « correction » coporelle, que des décennies plus tard le législateur appellerait « maltraitance », était vue comme « chose » normale, naturelle, nécessaire. Jamais M. Régis n’eût pensé une seule seconde qu’il était un enfant martyre. Il avait aimé son père et accepté ses corrections. A l’âge de quatorze ans, il passait avec succès le concours d’admission à l’École Normale du département. A cette époque, ses parents habitaient dans la Drôme et ce ne fut que plus tard, bien après le décès de son père, que la mère alla s’installer dans un petit village ardéchois - où elle assurait la subsistance du foyer en travaillant comme secrétaire de plusieurs mairies, se déplaçant à vélo de village en village. Avant ce déménagement, son fils vivait, en semaine, à l'internat de l'École Normale (la pension y était obligatoire). Le garçon avait suivi la formation « des maîtres », obtenu le BAC avec mention « très bien », s’initiant à la pédagogie active par les sessions obligées en « patronages » laïques le jeudi, comme tous les apprentis-instituteurs. Passé l’âge de dix-sept ans, il s’était impliqué avec bonheur dans le rôle de « moniteur » de colonies de vacances puis, gravant les échelons, se forma aux fonctions de « directeur » de centres de loisirs pour enfants avec hébergement. Il cumulait les contrats à ce poste chaque été, dirigeant deux « colonies » successivement à une époque où les séjours duraient quatre semaines. Quelques uns de ses amis de même âge le raillaient un peu : « Tu es marié avec les mômes ! ». Nul sous-entendu scabreux dans cette gentille moquerie : M. Régis aimait les enfants et se sentaient bien avec eux. Après les cinq années réglementaires d’instituteurs stagiaires, M. Régis fut « nommé » titulaire dans un charmant village du sud de la Drôme. Ce premier « poste » fut son nirvana ! Totalement indépendant de quelque tutelle hiérarchique, le jeune maître d’école construisit « sa » pédagogie. Il respectait le programme officiel mais le faisait en l’enrichissant de méthodes originales et novatrices – au demeurant, d’autres maîtres et maîtresses inspirés « fonctionnaient » de la même manière, surtout à la campagne. Il avait une « classe unique », du CP au CM2 ; une collègue avait en charge la classe des filles : la mixité n’était pas encore de règle dans l’institution scolaire. L’école était faite d’un bâtiment unique encadré par deux cours de récréation, les salles de classe occupant chacune un côté de la maison qui abritait aussi la mairie. Sur le fronton de la bâtisse conforme aux normes de Jules Ferry, sous le drapeau tricolore, on y pouvait lire dans des cartouches trois inscriptions en relief :

 

École de garçons. Mairie. École de filles.

 

 

Dans ces bâtiments communaux qui répondaient à une architecture adaptée prescrite pour tout le territoire national, la salle de classe des garçons, contiguë à leur cour, était généralement à gauche et celle des filles à droite (allez savoir pourquoi). Au village de S., chacune des cours de l'école, bâtiment qui datait d'avant 1900, était plantée d’un tilleul de belle taille, où on cueillait en saison, avec les élèves, les feuilles à infusion pour les vendre dans le but de financer des activités spéciales : un voyage, du matériel non fourni par l’administration… Les cours de « leçon de choses » se faisaient dans les champs tout proches, les bois, la grande forêt voisine. Élèves et maître partaient quelquefois « en excursion pédagogique » pour la journée, avec casse-croûte tiré des besaces. Les principes de dilatation des corps étaient « vérifiés » chez le charron ou le maréchal-ferrant de la contrée, la botanique se faisait dans les champs ou dans les bois, le fonctionnement des cours d’eau était « vu » depuis les rives des ruisseaux ou de la rivière que bordaient les champs, les haies de peupliers, les bosquets… La salle de classe de M. Régis était occupée par des rangées d’aquariums avec des poissons « locaux » ou des larves de libellules, des têtards, de terrariums habités de lézards, de carabes… Tout ce petit monde de pensionnaires zoologiques était quotidiennement alimenté par des « proies » appropriées capturées ou péchés par les élèves à deux pas de l’école. Quel émerveillement chez les enfants que de voir une grosse larve blanche, grasse, un peu dégoûtante, devenue, après des semaines de léthargie mystérieuse, un magnifique scarabée noir aux brillantes élytres ! La maîtresse était étrangère à ces méthodes de « pédagogie active » mais ne les critiquait pas ; elle demandait régulièrement à son collègue de faire un exposé à ses petites jupes et robes que M. Régis acceptait d’accueillir dans sa classe, où les culottes courtes s’enorgueillissaient d’en savoir plus que les filles ! Certains gamins sollicitaient l’autorisation (le « privilège ») d’expliquer aux filles que la larve de libellule était un redoutable prédateur, « le lion des marais » capable d'engloutir en une bouchée un innocent têtard, ou que le lézard qui perdait sa queue n’en avait cure puisque celle-ci se reconstruisait naturellement ! Les garçons savaient identifier à distance l’orme ou le hêtre et distinguer l’épicéa du sapin… Côté « artistique », M. Régis se singularisait par des cours de dessin à l'extérieur des murs (il aimait dire « extra-muros »), installant ses élèves sur les murettes et bancs du village pour « croquer » une maison, un arbre, un bac à fleurs, ou en pleine nature, au bord d'une prairie pour dessiner un cheval, la vieille chapelle, une grange isolée. Il les conduisait chez le paysan pour y faire des « reportages » sur l’élevage des vaches à lait, la jachère, l’apiculture ; la quasi unanimité des écoliers étaient des « ruraux », fils de paysans, mais la démarche éducative, conduite avec le concours des familles, permettaient de donner un sens à bien des gestes de la campagne que les enfants des fermes accomplissaient parfois eux-mêmes et quotidiennement, mais sans vraiment en connaître l’utilité ou la signification biologique… L'école était dans le pré. Les trois quart de ses élèves exerçaient cependant naturellement, de père en fils (et de mère en fille) le rôle de « vacher » ou de chevrier au sortir de la classe et le dimanche, ou « fermaient » les moutons à la tombée de la nuit. Pour ces enfants, nul besoin de se transporter dans les « exploitations agricoles » pendant ces journées « portes ouvertes » que l'on inventa des décennies plus tard - pour que le petit citadin observât le ruminement des bêtes à cornes ou de la brebis, apprît l'usage du fumier, découvrît l'alimentation « omnivore » des cochons qui, autrefois, se vautraient dans la fange des enclos à ciel ouvert.  

 

Un jour, un inspecteur de l'Académie vint « contrôler » le maître d'école. Fonctionnaire « de la ville », peu ouvert aux idées pédagogiques novatrices, il consigna dans son rapport les « libertés » que l'instituteur de la campagne s'octroyaient dans le cadre de son métier d'enseignant… « Trop de terrain et pas assez de pupitre ! ». L'avis était défavorable et la « note » peu valorisante. Dont acte ! En froid avec la hiérarchie du Ministère, qu'il jugeait sclérosée et étroite d'esprit, M. Régis décida de couper les liens avec la grande administration ; il y était autorisé car il achevait ses dix années de service contractuel qui lui permettaient de rompre avec l'État-employeur. A ce moment, le curé du village, avec lequel il était en bons termes, connaissait l'existence d'un poste en vacance dans une école « libre » de la ville de B. Le jeune instituteur, que son métier habitait à cœur, crut y voire un signe du destin.

 

Il postula pour la place de maître-surveillant d'internat à l'Ecole Saint-Christophe, tout près du chef-lieu où il avait appris le métier d'instituteur…

 

Cette opportunité lui paraissait convenir à ses aspirations d'indépendance vis-à-vis du Ministère de l'Education Nationale ; il croyait y trouver un terrain propice à ses idées pédagogiques, une occasion de nouer une relation plus complice avec les élèves. L'internat ?  Un petit pensionnat pour garçons en souffrance ou issus de familles désunies ? M. Régis avait toujours été sensible à la détresse des enfants ; il avait connu dans des colonies de vacances des gosses déboussolés, en mal d'affection, plutôt mal traités par certains « monos ». Il se souvenait particulièrement de ce garçon de quatorze ans, prénommé Christian, rebelle et effronté, constamment tancé, parfois vertement et avec d'infâmes injures, par un mono dont on pouvait douter de son amour des enfants - en ce temps-là, être « moniteur » procédait d'une vocation. La tension était si vive entre Christian et le responsable de son équipe, que M. Régis avait proposé au directeur de prendre l'adolescent dans son propre groupe composé de garçons de huit à treize ans - qui l'adoraient. Après trente-six heures d'une pénible « mise à l'épreuve » que lui avait infligé l'adolescent rétif pour « tester » son nouveau maître, il y eut un face-à-face impromptu entre les deux protagonistes ; l'entretien, qui s'invita au repas de midi dans un coin du réfectoire en présence des autres « colons » de son groupe, avait été ponctué d'une scène inouïe : le jeune adulte « craqua » et se mit à pleurer - meurtri par les insolences de l'adolescent hostile. Un petit âgé de dix ans reprocha à Christian son entêtement à provoquer le moniteur. « Il est gentil, Dominique (les enfants appelaient M. Régis par son prénom comme il était d'usage), pourquoi t'es méchant avec lui? » il se passa alors une chose inattendue : le rebelle, qui faisait montre jusque-là d'une cruelle insensibilité, baissa le front et afficha un authentique regret d'avoir ainsi blessé le brave moniteur. M. Régis rendait les larmes mais c'est le petit rebelle qui venait de rendre les armes !

 

… Dans les heures qui suivirent, le garçon indocile commença à devenir le meilleur ami de Dominique. Etant le plus âgé, il exerça, de facto, le rôle « d'assistant » du moniteur : c'est l'ex-rebelle qui aidait désormais à maintenir la discipline et qui, à son tour, tançait les gamins qui créaient un problème à leur mono ! Christian, adolescent mal aimé, incompris, venait de trouver un jeune adulte qui le respectait, qui savait voir en ce garçon provocateur, mal dans sa peau, un petit être intelligent, capable de sagesse, apte à observer une discipline dès lors qu'elle était justifiée. De surcroît, le moniteur lui confiait des responsabilités ! Les autres monos, d'abord dubitatifs, eurent tôt fait de constater ce changement incroyable dans le comportement de l'insupportable Christian. Dominique Régis avait le don

 

Quand le séjour se termina et qu'il fallut se dire adieu, le jeune Christian et le mono s'embrassèrent en pleurant… Une  grande perche de quatorze ans qui fond en larmes parce qu'il sait qu'il ne vous reverra plus, cela laisse une empreinte. 

 

A la pension Saint-Christophe, l'instituteur idéaliste trouva une petite « famille » de gamins coupés de leurs racines, qui souffraient d'abandon ; Patrick lui rappelait le Christian de la colonie. M. Régis n'excluait pas le mariage ni ne redoutait de fonder un foyer…, mais tant de couples désunis le prévenaient contre la vie conjugale ! Au demeurant, quand il entra à Saint-Christophe, il était persuadé qu'une mission lui était confiée auprès des enfants perdus sans collier - pour une durée indéterminée. Son métier d'instituteur, il le voyait comme un sacerdoce, l'ayant choisi de préférence à celui de prêtre - auquel il avait songé dès l'âge de douze ans, quand il fut traversé par une fugitive vocation cléricale.

 

Le fait que l'École libre Saint-Christophe était un petit établissement, avec un personnel uniquement laïque, l'autorisait à penser que l'autonomie éducative et l'ambiance générale s'harmoniseraient avec ses idées de pédagogue non conventionnel… Arrivé avec un enthousiasme angélique, naïf, le nouvel instit' de Saint-Christophe mettait aussitôt les pieds dans le plat de la bêtise humaine - celle des adultes formatés par une culture qui sentait la poussière et le rance.

 

M. Lepic aurait pu suivre mais son épouse le brisa.

 

...

 

« Le livre de la vie est le livre suprême qu'on ne peut ni fermer ni rouvrir à son choix. On voudrait revenir à la page où l'on aime, et la page où l'on meurt est déjà sous nos doigts.  »

 

Alphonse de Lamartine

 

 

A suivre ...


15/01/2020
0 Poster un commentaire

Le Vol des vautours - 14

Adaptation littéraire du scénario éponyme déposé à la SACD en 2001

  © 2011 - Rémi Le Mazilier

  Tous droits réservés

 

 

 

 

L'épisode précédent est sur ce lien

 

 

 

 

 

14

 

 

 

 

Hurlyas-l’Aven. Beaucoup de monde emplit les allées entre les tombes du petit cimetière accolé à l’église romane de calcaire blanc, avec des enfants et des adolescents, parmi lesquels une demi-douzaine de jeunes scouts en chemises rouges qui tiennent respectueusement leurs casquettes à la main. Pierre, leur chef, est à leurs côtés. Eugène, le maire, costumé de gris et cravaté, tient ouvert dans ses mains tremblantes le carnet de poèmes du garde du Parc National. Transpirant à grosses gouttes, il lit, sur un ton monocorde, de sa voix cévenole mal assurée, envahi par le trac plus que par l’émotion.

 

- « Sous l’horizon carmin de la fin du jour, les collines silencieuses épousent le crépuscule… »

 

Serge est dans la foule des caussenards (dont beaucoup sont endimanchés) ainsi que Cédric avec sa mère et son père, de l’Auberge de la Grive. Catherine, la compagne de cœur du défunt, pantalon et chemisette mode mais de circonstance, lunettes de soleil, est près de la fosse avec Michael en pleurs, serré contre elle, protégé de l’insolation par sa casquette. Trois personnes, des proches du garde, sont à leurs côtés. Sébastien, costume gris rayé et cravate sombre, sans casquette et bien coiffé, parfumé à l’eau de Cologne, suant, est légèrement à l’écart en compagnie de Léonard, le vieux berger, avec Marie-Jo, sa patronne, toute de noir vêtue, coiffée d’un chapeau de paille noir d’un autre âge et Didier, l’instituteur. Le Curé est à l’écart et n’officie pas (costume anthracite, col romain, croix à la boutonnière). Patrick, le jeune agriculteur bio, est dans la foule, lui aussi cravaté. Les paysans, engoncés dans leurs costumes des dimanches, souffrent visiblement de leur armure vestimentaire. Tous transpirent à grosses gouttes. Bruits de sonnailles venant de la lande toute proche où broute avec nonchalance le troupeau de Léonard, momentanément abandonné. Aboiements de chiens venant du village. Près de la fosse, une couronne mortuaire de fleurs fraîches, parmi d’autres, porte en bandeau la mention

 

« Le Député Fontanès au garde du Parc National »

 

avec un ruban tricolore.

 

A voix basse, Sébastien informe Léonard : « Il est mort sur le coup…! Une fracture du rocher comme ils disent. Il paraît que ça laisse aucune chance ! ».

 

Voix chevrotante du maire de Hurlyas-l’Aven : « Les derniers rapaces ont moucheté le ciel. (Il tousse...) Les brebis rassasiées du festin de la lande regagnent le village où les foyers… (il bute sur sa lecture), où les foyers...  s’allument.»

 

Ayant achevé, le maire ferme solennellement le carnet comme un curé qui vient de lire la parole de l’Evangile, se racle la gorge, le glisse enfin dans une poche de sa veste avec la physionomie de celui qui est heureux d’en finir avec une corvée épouvantable. Il retire ses lunettes, les plie, les glisse dans l’autre poche de sa veste. Il sort un mouchoir de son pantalon, s’éponge le front, le visage très rouge. La lecture était lamentable ; il fallait un grand respect pour l’œuvre du garde pour tenter d’en apprécier la poésie. Beaucoup pensaient : « On aurait dû confier la tâche à l’instituteur ». Le groupe se dissocie dans l’allée du cimetière, s’éloigne de la fosse. Des personnes conversent, d’autres sont muettes, en phase avec le recueillement de rigueur. Sébastien, Léonard et Didier marchent côte à côte en silence. A l’écart, derrière le groupe disséminé, avancent Catherine avec Michael, suivie des trois personnes qui étaient près de la tombe et de Marie-Jo. Sébastien lève la tête pour regarder le ciel où passent quelques vautours. Ses yeux sont larmoyants et rougis. On entend des bruits de pelle ; le fossoyeur commence la besogne. Michael se détache brusquement de sa mère en courant.

- Michael ! appelle la maman.

 

L’enfant bouscule les gens pour courir vers Sébastien et se blottir contre lui. L’homme s’arrête. Didier hésite puis continue sa marche ainsi que Léonard.

- Faut rester avec ta maman, Michael ! proteste Sébastien. Tu sais, elle a beaucoup de chagrin. (En fait, il pense surtout à l’hostilité que la mère lui témoigne à propos de son garçonnet).

 

Catherine presse le pas pour rejoindre l’enfant.

- Michael, reste avec moi ! (presque une vocifération)

 

Michael résiste en se serrant très fort contre Sébastien, l’enveloppant de ses bras. Arrivée à eux, Catherine essaie de l’en séparer à la façon de la mère qui ne veut pas laisser son enfant ennuyer un adulte. Mais Michael tient bon.

- Pourquoi tu m’empêches d’aller garder avec Sébastien ?

- Allez, Mic ! reste avec ta mère ! fait Sébastien.

- (Agrippé à Sébastien ; à sa mère) Tu es méchante ! T’es une maman méchante !

 

Catherine arrache l’enfant de Sébastien et le gifle d'un geste impulsif. Le groupe qui suivait Catherine avec Marie-Jo, assiste de loin à l’altercation. Il passe près d’eux sans faire cas et disparaît. Devant, Didier tourne la tête dès après la gifle puis s’immobilise, pivote légèrement pour regarder la dispute. L’enfant réagit crânement. Il passe une main sur sa joue. Calmé, il regarde Catherine droit dans les yeux. Il est déterminé :

- Je veux que Sébastien soit mon papa !

 

...

 

A la terrasse de l’Auberge de la Grive colorée par les parasols, inondée de soleil, des clients consomment des boissons. En face, de l’autre côté de la route, se dresse la grange brûlée de Sébastien dont il ne reste que les murs de moellons de ciment, noircis par le feu, bâtiment désormais sinistre. La toiture a disparu, devenue un amas de plaques de Fibrociment brisés parmi les décombres calcinés. Quelques poutres subsistent à demi consumées. L’odeur de bois brûlé mouillé persiste.

 

Grégoire, enfoncé dans le fauteuil de rotin et ses coussins, aiguise un couteau. Pipo, au frais sur le dallage de la cuisine, se dresse et aboie. Il a entendu et senti son maître. Bruit de la porte d’entrée qui s’ouvre puis se ferme. Du vestibule, Sébastien puis Marie-Jo entrent dans la pièce. Ils sont endimanchés. Marie-Jo a le chapeau de paille noir sur la tête.

- Alors ? Comment ça c’est passé ?

- Il a eu beaucoup de monde anticipe Sébastien.

- Je suis fourbue ! gémit Marie-Jo, en ôtant son chapeau.

- Le pauvre Jean-Louis, il va être bien triste dans son trou… ! poursuit Sébastien. Lui qui aimait tant galoper sur la lande ! Très sincèrement, je préfèrerais que ma charogne soit abandonnée au soleil et aux vautours !

- Fontanes lui a fait porter une couronne…, dit Marie-Jo.

- Une couronne…, pour ce que ça doit lui faire ! conteste Sébastien. En tout cas, le curé de Hurlyas, il l’avait dans le cul ! (Protestation silencieuse de Marie-Jo) Il était au chômage, le bougre…! Jean-Louis était un mécréant ! Avec des gens comme lui, l’Église fait pas recette !

- Les gendarmes n’ont toujours pas retrouvé les motards…, annonce Grégoire.

- Hé ! qu’est-ce que ça changera si on les retrouve ? réplique Marie-Jo, ça fera pas revenir Jean-Louis !

- Quelqu’un a demandé après toi, Sébastien, révèle le vieil homme.

- Au téléphone ? Qui ça ?

- Un journaliste de Paris…, le Monde… Il s’occupe des choses de l’environnement, tout ça… C’est à propos de votre courrier pour Ferma. Il voulait savoir si c’était du lard ou du cochon, qu’il a dit ! Il te rappellera.

- Le Monde ? Jean-Louis n’aura pas travaillé pour rien. Ça commence à bouger… Il rappellera vous dites ?

 

 

 

 

15

 

 

 

 

Marcel essuie ses verres derrière le comptoir. Serge est assis à une table avec le journal parisien grand ouvert dans les mains. Il est seul dans la salle. Sur la table, un bock, une canette de bière forte et un paquet de tabac à rouler. Le journal l’interpelle.

- Putain ! cet article !

- Con de Sébastien ! fait écho l’aubergiste, sur un ton mi-figue mi-raisin. Il est capable de faire tout capoter !

- (Plus virulent) Il ne m’empêchera pas de vendre !

- Oui ! mais si la presse s’en mêle… ! Il paraît qu’un gars de « France Inter », qui anime une émission écologique, va venir faire un reportage…

- Eugène est à fond pour, avec Fontanes. Le Parc ne réagit pas et Jean-Louis n’est plus de ce monde… Sébastien ne fait pas le poids dans la balance !

- Sébastien n’est pas seul, Serge. Ils ont réuni mille deux cents signatures. La pétition est partie chez le Ministre de l’environnement. Les élus peuvent se montrer réticents si une opposition sérieuse au projet se met en place…, s’ils sentent le vent tourner ! …Des élections sont proches.

 

Serge hausse les épaules et ferme le journal, le pose sur la table.

- Ils me font tous chier ! (Il rote.)

 

Visage crispé. Il sort un étui de papier à cigarette du paquet de tabac, en tire une feuille, roule une cigarette. Pierrette apparaît derrière le comptoir, les cheveux défaits, venant de la cuisine contiguë. Elle apporte des tasses à café vides qu’elle range près du percolateur. Serge allume la cigarette, sort d’une poche de son pantalon de la monnaie qu’il pose sur la table, se lève. La femme se hasarde :

- Finalement, ce ne serait peut-être pas une si bonne chose, ce complexe touristique… ?

 

Serge la fusille des yeux. Il sort brusquement en claquant la porte derrière lui. Marcel regarde Pierrette d’un œil sévère, en soupirant. Cela fait deux ans qu’il galère à Nivéole. Arrivé « au pays » avec son épouse parisienne et son grand fils, avec son fusil de chasse hérité du père et trois valises, il s’y est installé pour se rapprocher de sa région natale (l’Aveyron). Pas caussenard, mais tout de même un peu « du coin » ! Il avait tenté sa chance dans la capitale, en montant un modeste café restaurant dans le XIIème - un « quartier village » comme Paris en compte par centaines -, s’y était marié, avait eu Cédric… L’affaire marchait à peu près bien mais la vie de la capitale, avec un ado de plus en plus incontrôlable et la passion de la chasse, l’avait ramené à la France profonde - ou plutôt, la France « d’en haut », celle des causses ! Pierrette, enthousiaste car attirée par la province - elle avait été enchantée par l’Aveyron -, s’associa de tout cœur au projet de Marcel. Cédric, qui avait connu quelques vilaines mésaventures de collège, avait suivi sans résister. Le chiffre d’affaires de l’auberge, avec une saison estivale trop courte, avait besoin d’un bon coup de pouce ; l’extension de l’aérodrome, si longtemps attendu par l’aéro-club, aurait assurément favorisé ces fameux stages de vol à voile, qui aurait assuré une clientèle substantielle à l’Auberge de la Grive. Marcel a de la sympathie pour le berger de Nivéole. Mais il en a davantage pour son bilan comptable !

 

Sur la terrasse, vide de monde, où il lave tables et chaises, le fils de l’aubergiste, dans son tablier blanc souillé, regarde l’éleveur sortir.

- Tu sais où est allé Sébastien ? s’enquiert Serge.

- (Hésitant) Avec le troupeau… ? Du côté du ravin des Caves.

 

Serge se dirige promptement vers son véhicule tout-terrain garé à proximité. Il y monte, met en route le moteur et démarre en trombe en direction du Mas-du-Buffre. Cédric le suit longuement des yeux, l’air soucieux. Il se pince les lèvres, convaincu d’avoir trop parlé :

 

- Merde ! fait-il, un regret dans la gorge.

 

 

 

A suivre…

                sur ce lien.


22/12/2019
0 Poster un commentaire