Histoires en livres scènes images et voix

Histoires en livres scènes images et voix

Enfants de gouttières - Episode 15

Adaptation littéraire du scénario éponyme déposé à la SACD en 2002

  © 2011 - G.F. Rémi Le Mazilier

  Tous droits réservés

 

 

 

L'épisode précédent est sur ce lien

Le premier épisode est sur ce lien

 

 

 

 

La victoire de Mme Lepic

 

 

 

 

 

La classe du matin se déroula normalement. Elle commença par « la leçon de morale » ; ce mercredi 9 octobre, le sujet en était : « Je rendrai service aux personnes âgées » ... Le maître avait joliment écrit ce titre à la craie blanche en haut du tableau noir, que j’avais eu le privilège de « laver » la veille après la classe. Cette leçon avait duré une vingtaine de minutes, précédant la dictée quotidienne. Des élèves y avaient été de leurs commentaires, vivement sollicités par le maître ; ma mélancolie du moment eut raison de mon aisance coutumière à « participer », aussi ne prononçais-pas un mot malgré que M. Régis m'interrogeât par deux fois du regard, visiblement affecté par ma « grève » de prise de paroles...   Puis il y eut la leçon de grammaire. A la récrée de dix heures, le maître fit les cent pas en bavardant, toujours normalement, avec le directeur et la maîtresse ; le trio arpentait tranquillement la cour d’un bout à l’autre puis revenait selon le même itinéraire, chacun des instit’ donnant à son tour un regard fugitif sur les enfants qui zébraient le vaste espace au sol gris clair de leurs déplacements agités. Je jouais aux billes avec le petit François, Jean-Marie et un autre garçon plus âgé et demi-pensionnaire – déplaçant régulièrement mon attention du côté des maîtres... Je n’étais pas assez naïf (ni trop optimiste) pour espérer que M. Régis vînt à notre jeu. Pour moi, c’en était fait de la complicité récréative de mon maître avec les écoliers ; je subodorais que « la Lepic », la « sale mégère » (le lecteur me pardonnera ces mots durs mais ce sont ceux qui me trottaient dans la tête), l’eût banni de notre fréquentation en dehors des strictes obligations de la classe et de la vie de la pension. Néanmoins, je remarquais quelques regards de côté à notre endroit de la part de mon maître ; pour sûr, le surveillant d’internat ne nous avait pas oubliés ! La situation s’arrangerait-elle avec le temps ? M. Lepic, avec cette bienveillance qui le caractérisait, parviendrait-il à gommer « l’affaire des combles » ? Après-tout, me disais-je, nous n’avions rien fait de mal ! Bien sûr, l’escapade au grenier était incongrue et le geste de M. Régis avait quelque chose de puéril. Mais au fond, Spoutnik ne sillonnait-il pas le ciel ? Cet évènement historique ne méritait-il point de déroger aux règles habituelles, aux usages routiniers de la pension ? Si Mme Lepic avait eu la souplesse utile pour autoriser une veillée sous les étoiles ce fameux soir du 8 octobre, rien de tout cela ne serait arrivé !

 

 

 

Je haïssais davantage encore cette horrible femme et la suite de la journée allait me donner raison.

 

 

 

Vingt minutes avant midi, le maître fit un geste qui m’alerta : au lieu de laisser « en l’état » ses affaires de classe sur le pupitre et son cartable ouvert sur le côté de l’estrade au pied du bureau, il rangea ses crayons, plumes, trousse et quelques autres effets personnels dans sa sacoche de cuir qu’il boucla soigneusement. Je l’avais vu y enfouir un vieux livre cartonné illustré d’une image bleu pastel de Peter Pan datant d’un autre âge. C’était un livre qui lui appartenait, je le savais, probablement issu d’un marché aux puces ou d’un héritage de famille ; il nous avait promis nous en faire lecture, un peu chaque jour « si nous étions sages » mais l’envoi du premier satellite fabriqué par des terriens avait bousculé ses projets de conteur – Bébé Lune et la « conquête spatiale » ayant ravi la vedette à l’enfant qui ne voulait pas grandir !* Préparer ainsi sa sacoche comme il le faisait en fin de journée n’était pas de bon augure et je redoutais le pire. Curieusement (c’était inhabituel), un camarade posa cette question au maître : « On fait quoi, cet après-midi, m’sieur ? – Leçon de choses ? » demanda un autre. Le maître regarda les deux garçons, se pinça les lèvres : « Je ne sais pas... Vous verrez ! ». Un camarade osa : « Vous partez ? Pourquoi vous rangez votre cartable ? ».  Ce fut le coup de grâce. M. Régis tomba les yeux sur sa sacoche laissée à plat sur la table, les leva sur ses interlocuteurs, esquissa un sourire embarrassé puis les détourna de la classe. De profil, son visage trahissait une crispation, sa pomme d’Adam fit l'ascenseur, tandis qu’un silence de plomb s’abattit en une seconde sur l’ensemble des élèves ; tous les enfants avaient figé leurs mouvements, suspendant le rangement d’un cahier ou d’une règle ou l’essuyage d’une plume encrée. Le maître fit à nouveau face à sa classe ; les yeux humides, les joues rosies, il promena son regard affectueux sur toute la classe et ce message sans paroles fut ressenti comme un coup de poignard par chacun de ses élèves. Mon cœur se mit à battre très fort à tel point que je l’entendais frapper ma poitrine. Le « sort » en était jeté ! La mégère, la « sorcière » avait opéré et gagné une victoire totale ! Et je me sentais responsable, cent fois coupable, j’étais le traitre, le « meurtrier », le torero qui avait donné l’estocade à l'animal sacrifié dans l’arène. Puis je me ravisais : le torero ? Ce rôle avait été tenu par « la sorcière » et non par moi. L’arène ? Oui, la pension Saint-Christophe avec sa cour de récréation avait été le lieu de ce combat inégal où le torero, sans habit de lumière, un matador vicieux qui avait la mesquinerie pour muleta et la haine pour épée, harcelait sans vergogne une bête incapable d'encorner.

 

 

 

 

MONTAGE TORERO.JPG

 

 

 

Tout avait donc commencé dans cette cour maudite au soir du deuxième jour de la rentrée, sous le firmament...

 

 

 

Tout allait s’achever dans cette même cour devenue arène avec une mise à mort sous les yeux médusés des enfants incrédules. C’est dans cette cour de la disgrâce que nous devions assister au derniers pas de notre maître d’internat. Un silence douloureux avait empli la salle au moment où M. Régis posait son regard sur « ses » enfants, silence qui avait perduré jusqu’à la fin de la classe. Pas un mot n’avait été échangé. Quand la cloche de bronze avait tinté dans la cour, actionnée par quelque garçon de la classe de M. Lepic, notre maître avait simplement dit : « Allez ! ...Vous pouvez sortir ! » puis « Au revoir, mes enfants ! ». Ce fut également avec un silence inhabituel, presque onirique, que les garçons quittèrent leurs pupitres, accrochèrent leurs blouses au porte-manteaux, se coiffèrent de leurs bérets ou casquettes, dans un frou-frou martelé de bruits de galoches ou de sandalettes. A l’extérieur, les passereaux se déployèrent en laissant soudainement échapper leurs cris ordinaires, ceux d'enfants contents de retrouver l’air libre, les jeux, les luttes pour rire - car les enfants restent des enfants...  Le tumulte joyeux cassa le silence religieux aussi brutalement que dans l'arène d'une corrida, quand le matador vient d'enfoncer l'épée de la mort et que s'ensuivent les vivats des aficionados.

 

 

 

Moi, je sortais les lèvres serrées, abattu, abasourdi, sans la force de répondre à mon camarade de chambrée Jean-Marie ; celui-ci m’avait demandé : « Ça va ? », devinant bien que le départ brutal de M. Régis m’atterrait.

 

 

 

Il ne surveillait pas les enfants dans cette cour avant le repas et ne réapparaissait pas au réfectoire pour le déjeuner. Personne, autre que Jean-Marie et François, n’avait connaissance du « drame » de la nuit. Les demi-pensionnaires n’étaient guère perturbés par les adieux laconiques de mon maître et seuls les internes se posaient des questions, quelque peu contrariés que leur brave M. Régis les abandonnât. Les garçons des chambres 1 et 4 (dans cette dernière, les deux petits compagnons de mon ami François étaient totalement mis en dehors de nos escapades passées ou programmées) ne connaissaient rien des évènements des combles. Quant à M. Lepic, attablé dans la cuisine après le service du premier plat, il brilla par son absence du réfectoire. Il n’avait rien laissé paraître avant ou après le bénédicité qu’il récita comme à l’accoutumée. Je notai cependant que Patrick me regardait en coin avec son air narquois que j’avais en horreur. Il ne fallait pas être grand clerc pour subodorer ce qui tournoyait dans la tête du grand « nouveau » ; lorsqu’il se pencha pour chuchoter à l’oreille de Pierre (l’un et l’autre s’entendaient comme larrons en foire), je pouvais quasiment lire sur ses lèvres la teneur vénéneuse de ses allégations. « Il a dû se passer què’que chose entre le Régis et le Christophe ! Je les ai déjà surpris tous les deux ! » pouvaient être ses paroles malveillantes. Sa réflexion saugrenue du soir où il m’avait vu sortir de la chambre du surveillant d’internat, après ma punition pour cause « d’Histoires sans paroles », hanta mon esprit ; voilà ce à quoi s’ingéniait ce satané Patrick : il forgeait une complicité scabreuse et inavouable entre l’instit’ et moi, nourri en cela par le précédent que j’ai eu l’occasion d’évoquer plus haut. Bien que d’un tempérament pacifique et arrangeant, une sourde colère m'envahissait, je serrai les poings et imaginai lui taper sur la gueule ! Je crois que l’infâme garçon avait remarqué mes lèvres pincées et la tension qui me saisissait à son sujet.

 

 

 

Toujours est-il qu’il cessa de me toiser.

 

 

 

Avant la rentrée de treize heures trente, l’absence du surveillant d’internat fut très commentée par les élèves, pensionnaires et demi-pensionnaires (peu d’externes à Saint-Christophe), car les sept premiers jours d’école avaient été marqués de son empreinte. La « récrée » qui succédait au déjeuner était jusque-là un moment privilégié quant à la complicité des élèves avec M. Régis ; on l’y voyait jouer aux billes ou aux osselets, faire une marelle, sa blouse grise s’agitant dans l’air comme une soutane d’aumônier... La maîtresse, qui habitait en ville, arrivait sur le coup de deux heures moins le quart et le directeur ne descendait dans la cour qu’une dizaine de minutes avant la cloche qu’il tirait lui-même. Ce triste mercredi se dépareillait des autres jours : M. Lepic assurait la surveillance des élèves dès après le repas, marchant à grandes enjambées sur l’étroit trottoir qui bordait les salles de classes, les mains derrière le dos et le front soucieux, le regard pensif et grave. Je me donnais à une partie d’osselets avec deux camarades de ma classe et m'apprêtais à réaliser la « grande tête de mort » quand le directeur, se trouvant à notre proximité, fut abordé par un écolier de sa classe : « M’sieur ! C’est vrai qu’il s’en va M. régis ? ». Le directeur posa sa main sur une épaule du garçon, un « grand » du « certif’ », fit quelques pas avec lui et je l’entendis répondre bien qu’il se fût éloigné : « Oui, Roland ! Il y a eu quelques problèmes avec ce maître... Rien de grave mais il était préférable qu’il parte... – Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il a fait ? – Heu... Il a..., il ne se conduisait pas comme un maître d’internat doit se conduire avec les pensionnaires... La discipline, tu comprends, exige que... ». Je n’entendis pas la suite. « Tu joues ? » m’interpella l’un de mes compagnons de partie. Je ne réussis pas à rafler la « tête de mort » et dus passer mon tour...

 

 

 

Quand la cloche eut sonné, ma classe s’aligna devant le seuil de notre salle de cours. Qu’allait-il advenir ? Qui allait remplacer « au pied levé » notre maître si brutalement banni de l’école ? La réponse vint de l’escalier métallique du balcon quand il vibra méchamment sous les pas de la remplaçante.

 

 

 

 

Le cauchemar se prolongeait.

 

 

A suivre...

            sur ce lien

 

 

 

BANDEAU LUNES.JPG

BANDEAU CHRIS.REGIS.JPG

 

 

* Peter Pan : L'écrivain écossais J. M. Barrie (James Matthew Barrie) fait apparaître pour la première fois ce personnage dans "Le Petit Oiseau Blanc" (The Little White Bird publié en 1902). Ce garçon sans père ni mère refuse de grandir et rejette le monde adulte.

 

 

 

 

 

 

 

 

 



30/03/2019
0 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 7 autres membres