Histoires en livres scènes images et voix

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Le Vol des vautours - 16

Adaptation littéraire du scénario éponyme déposé à la SACD en 2001

  © 2011 - Rémi Le Mazilier

  Tous droits réservés

 

 

 

 

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16 

 

  

 

 

 

Dans la cour de l’école de Hurlyas-l’Aven, des enfants de six à onze ans courent, s’amusent ou se chamaillent. Quelques uns bavardent. Les sacs des écoliers sont entassés contre un mur. Seul près du portail fermé, un garçon immobile fait face à la lande qu’il regarde à travers la grille. Ecole merveilleuse. Ecole de campagne. Au cœur du causse. Au cœur du silence, d’un apparent désert et néanmoins au cœur de la vraie vie. L’enfant, près du portail, c’est Michael, muet, le visage triste. Non loin du village broute un troupeau de moutons, visible de l’école. Le vieux berger Léonard, le dernier transhumant du causse, le surveille, campé sur son bâton, un chien noir à ses côtés. Tout comme le berger de Nivéole, sa silhouette, avec son chien, est reconnaissable entre toutes !

 

« Le vieux Léonard, c’est le dernier berger transhumant du causse !…

Il monte chaque année de St Hippolyte du Fort, le onze juin…

Il redescend début décembre, au maximum, si le temps le permet…

Quand tu vas à l’école, tu peux le voir avec son troupeau, du côté de Hurlyas.

...

Après lui, c’est fini, y aura plus de transhumants ! »

 

Les yeux de Michael s’embuent. Les paroles de Sébastien lui sont revenues en mémoire, précises, claires, avec cet accent cévenol chaleureux du berger de Nivéole... Les mots sont vivants dans le cœur de l’enfant.

 

Il se souvient de ce fameux soir où il avait été conduit chez Léonard, dans sa maison isolée au cœur du causse, au bord de l’unique route, étroite et sinueuse, qui va de Nivéole à la « grand » route, plus fréquentée, qui monte de Sainte-Enimie et descend sur Meyrueis. Il s’agissait de lui demander une branche de micocoulier pour confectionner le bâton. La maison du transhumant est la seule habitable du hameau - avec la bergerie. Le reste des anciens bâtiments de Villajols n’est plus que ruines et désolation, livrée aux ronces et aux églantiers. Catherine avait accepté que son bambin, en compagnie de Sébastien et de Jean-Louis, aille faire connaissance avec le vieux berger ; ils se sont transportés à Villajols dans la 2 CV blanche et rouge. La cuisine, noircie par la fumée de la cuisinière en émail blanc (plusieurs générations de suie), sur laquelle une cafetière en métal libérait son odeur de café réchauffé, éclairée par une lampe à gaz posée sur la table, lui avait beaucoup plus, lui donnant l’impression de pénétrer dans le saint des saints de la vie pastorale d’autrefois. Léonard avait versé un peu de vin rouge, très foncé, dans le verre du garçonnet, avec l’accord de Jean-Louis et sous le sceau du secret, car il n’avait rien d’autre hormis du café à proposer à l’enfant ! Sébastien et Jean-Louis avaient préféré du café. Les verres étaient colorés, à l’intérieur, d’une peau de vin séché et, à l’extérieur, piqués de chiures de mouches. Les morceaux de sucre étaient souillés des mêmes chiures qui constellaient les verres d’étoiles noires minuscules. Michael éprouva d’abord du dégoût. Puis il se ravisa, décidant d’être digne du respectable transhumant dont il se sentait l’hôte ! C’est ce soir-là, dans la « cambuse » du vieux Léonard, « dernier transhumant du causse », qu’il a appris la fonction des cloches et l’intérêt des sonnailles - péché mignon de Léonard ! Ils s’étaient attardés plus que de raison. Pour dissiper l’odeur du vin dans sa bouche, le garçonnet avait sucer une pastille de menthe que lui avait offerte Léonard, en vieux « renard » qu’il était ! La mère, au retour, avait un peu grondé Jean-Louis - mais pas trop -, et ne s’était pas aperçu que son fils avait été alcoolisé ! Ce soir-là, l’enfant avait posé le bâton tout neuf du vieux Léonard droit entre sa table de chevet et son lit. Le lendemain, il le porterait à Grégoire... La nuit, il rêva de landes ensoleillées où il gardait tout seul le troupeau de Sébastien, muni du bâton, sans chien, un peu angoissé par tant de responsabilité.

 

« Les bergers, ça…, c’est une espèce en voie de disparition !

C’est la clôture qui remplace...

Mais le garçon, là, ce sera peut-être lui le dernier berger du causse !…

C’est un futur berger ! »

 

L’enfant s’accroche à la grille du portail comme aux barreaux d’une prison, le regard dans son souvenir en surimpression avec la lande. Et voilà que le son de la flûte de Sébastien retentit en notes désordonnées et entrecoupées de silence. Là, ce n’est pas une rêverie : le son est bien réel. Michael dresse l’oreille puis se retourne brusquement. Dans la cour, près du mur où sont rassemblés les sacs d’écoliers, un garçon de onze ans souffle dans la flûte ; il est gras, rougeaud, à la mine antipathique. A ses pieds, le sac de Michael est ouvert. Des enfants l’entourent. Vivement atteint par cette indélicatesse, Michael traverse promptement la cour pour saisir la flûte - un objet sacré. Le garçon s’en défend en riant, l’air provoquant. Ulcéré, Michael le frappe ; sa réaction est instinctive. Le garçon répond avec les poings. Les lutteurs se laissent tomber sur le sol pour se battre. Les autres enfants crient pour les encourager. Image classique d’une cour d’école... Lâchée, la flûte tombe aux pieds de l’instituteur ; Didier la ramasse. A terre, les lutteurs, voyant les jambes de l’instituteur, cessent de se battre.

 

Le maître s’adresse à Michael 

- C’était la flûte de Sébastien ?

 

Michael acquiesce de la tête. Didier lui remet la flûte.

- Tu pourras nous jouer un morceau, après la récréation ? propose le maître.

 

Michael fait non de la tête. Le garçon provocateur à du sang qui coule d’une narine. Il n’en mène pas large, surpris qu’il est par la sévère correction de son petit camarade - une véritable humiliation.

 

...

 

Mende, chef-lieu de la Lozère. Une petite voiture prend place sur le parking du Centre Hospitalier. Catherine et Michael en descendent. Ils se rendent à l’entrée principale. Michael tient un petit paquet enveloppé comme un cadeau. Dans les couloirs de l’établissement, Catherine est précédée de Michael qui marche prestement. Les pas frappent le sol, luisant comme un parquet de salle de bal.

 

- Mic, tu m’attends !

 

On frappe à la porte de sa chambre, trois petits coups, timides. Sébastien voit la porte s’entrebâiller lentement. La frimousse de Michael apparaît, tout sourire.

- Michael ! s’exclame le berger de Nivéole.

- Coucou !

 

Michael entre, suivi de Catherine qui ferme la porte. Le berger du causse est dans un lit dont la tête est relevée. L’autre lit de la pièce est vide. Il est seul dans la chambre.

- Ah ! Michael ! ta visite me fait plaisir ! Bonjour, Catherine !

 

Sébastien pose un regard sur la mère à la fois chaleureux et sur le qui-vive, scrutateur, ne sachant pas quels sont ses sentiments actuels à son égard. Une gêne, légère, qu’il sait dissimuler. Tous trois se font la bise.

- Ça pique ! fait Michael...Un cadeau pour toi !

 

Michael tend le paquet à Sébastien.

- Fallait pas ! Qu’est-ce que tu m’apportes ?

 

Sébastien déplie le paquet, en libère une boîte de confiserie.

- Des pâtes de fruits ! Tu sais que c’est mon régal… Merci, Michael ! Merci à Catherine aussi !

 

Michael sollicite des yeux Catherine :

- M’man… ?

 

Catherine tire une grande enveloppe en papier kraft de son sac :

- Ça, c’est Michael qui l’a fait pour toi !

 

Elle tend l’enveloppe à Sébastien. Il la prend, la regarde, lit l’en-tête :

- « DDASS – Service de protection de l’enfance ». (Yeux ronds en regardant Michael :) Qu’est-ce que j’ai fait… ? Je t’ai fait du mal, Michael ? (Il en sort une feuille) Un dessin… ! Et un beau dessin ! (Il le regarde avec difficulté à cause de sa presbytie.) Tiens, Cathie, tu peux me donner mes binocles…, là…, sur la table. (Il désigne la table de chevet.) Catherine passe les lunettes à Sébastien qui les ajuste puis contemple le dessin.

- Des moutons ! Tu as dessiné des moutons… ! Et là…, un berger…, avec une grosse barbe. C’est moi ? Et dans le ciel, des vautours… ! T’as rien oublié, Michael !

- Il l’a fait ce matin et il s’est appliqué !

 

La voix de Catherine se veut très amicale ; le berger est rassuré. Un détail du dessin l’interroge :

- Qu’est-ce que c’est, ça… ? Deux cœurs… ? Un cœur avec un « S » et un autre avec un…« C » ?

 

Michael se serre contre Catherine. La mère est sceptique :

- Quoi ?

 

Elle se penche sur la feuille que lui présente Sébastien.

- « S » comme Sébastien et « C » comme Catherine ! Ton fils veut nous marier, Cathie !

- Je n’avais pas vu ces cœurs ! Je n’étais pas au courant.

 

Elle prend le dessin et le considère, un peu gênée.

- Michael veut me trouver une femme ! (A Michael :) Je réfléchirai à la question, hé !

- Tu réfléchiras, hein ? se réjouit l’enfant, tout guilleret.

 

Catherine lui rend la feuille.

- A mon retour, je l’accrocherai sur le mur de ma cambuse.

- Et cette blessure ? demande Catherine.

- Quand c’est que tu sors ? dit l’enfant.

- (A Catherine :) Je viens de voir le toubib…La cicatrisation est bonne et je souffre plus. (A Michael :) En principe, je devrais sortir la semaine prochaine, Michael !… Mais ? et toi ? tu n’es pas à l’école ?

- Y a pas école aujourd’hui… ! c’est mercredi !

- C’est mercredi… ! Depuis que je suis ici, je ne sais plus quel jour on est ! (A Catherine :) Et les brebis ? Comment vont-elles ?

- Eugène les laisse dans ses clôtures du Villajols … Elles se portent bien.

- Ha ! Il me rend un sacré service ! C’est un con, mais il me rend service !

 

L’information effare l’enfant :

- Elles sont dans des clôtures ?

- Eh oui ! Michael ! Elles sont dans des pâturages clôturés !... C’est pas bien, hein… ? T’as raison, c’est pas bien ! et ça me fait mal qu’elles soient prisonnières des clôtures… ! Mais j’y peux rien, Mic, c’est Grégoire qui a arrangé ça avec Eugène… Grégoire, c’est le patron et j’ai qu’à fermer ma gueule ! (A Catherine :) Et les Suisses ? Ç’en est où ?

- Pour le moment, rien ne bouge. Eugène n’en parle pas.

 

Michael croise les bras, renfrogné.

- Moi, ch’uis pas content que les brebis soient prisonnières ! Et d’abord, Eugène est un con !

- Mic ! tonne Catherine.

- On les libèrera Michael ! On les délivrera de ce con d’Eugène !

 

A suivre...

 



11/05/2020
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