Histoires en livres scènes images et voix

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Le Vol des vautours - 3

Adaptation littéraire du scénario éponyme déposé à la SACD en 2001

  © 2011 - Rémi Le Mazilier

  Tous droits réservés

 


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3

 

Sur la lande dénudée, la blancheur aveuglante et brûlante de la journée a été gommée par les prémices du crépuscule. Une lumière douce, légèrement ocrée, se pose sur le sol rocailleux. Les touffes de buissons et de lavande sauvage, non encore fleuries, bleuissent avec des reflets dorés, projetant à leurs pieds des ombres grises. Collines pierreuses à perte de vue. Des moutons éparpillés broutent l’herbe clairsemée. Leurs toisons d’ivoire  se confondent presque avec le sol. Quelques moutons se distinguent ici et là par leur laine marron noir. Le tintement des sonnailles agitées par les bêtes s’égrènent paisiblement sur l’étrange pâture où l’herbe, rare et fluide, se confond avec la pierre, partout présente. L’herbe n'est pas dense sur le causse (elle en est presque transparente) mais elle est bonne. Peu généreuse, cette pâture naturelle, sauvage, nécessite que le troupeau marche inlassablement à travers la lande pour se remplir la panse - il peut faire jusqu’à huit à dix kilomètres par jour, quand il ne fait pas trop chaud. Le berger le conduit tantôt sur une lande, tantôt sur une autre, pour varier la nourriture et parce que, d’une lande à une autre, la qualité des herbages est différente. Il équilibre et complète leur alimentation en les amenant aux champs à fourrage et en leur faisant faire « une rotation d’herbage ».

 

Un son de flûte court sur le paysage. La musique est mélancolique et provient d’un instrument de mauvaise qualité. L’interprétation est juste mais primaire. Sébastien a rafistolé une flûte hétéroclite, fabriquée avec un élément en bois de vraie flûte et un embout de pipeau scolaire en plastique...

 

Le chaton Souris joue avec les herbes, surveillé par Michael. Le garçonnet, mêmes bermuda et baskets qu’il portait à l’auberge, est habillé d’un lainage et coiffé d’une casquette moderne à large visière, bleu foncé, dont le front est brodé des lettres « PD » (« Police Department ») -Sébastien a taquiné Michael à ce sujet. La coiffe est un cadeau d’un oncle, ramené des Etats Unis. L’enfant est fier de cette casquette, qu’il adore ! Cet accessoire vestimentaire a quelque chose d’insolite, comme une ambassade inutile de l’urbanisme moderne, de ses gratte-ciel et de ses sirènes de police au milieu du désert caussenard ! Son coupe-vent est roulé, en ceinture autour de la taille. A proximité,  le berger est assis sur un rocher, jouant de la flûte. Sur le sol, sa cape et une besace de toile usée. Contre le rocher, un bâton parfaitement rectiligne et lustré, muni à l’extrémité supérieure, la plus fine, épaissie de crasse, d’une longue lanière de cuir, très souple. Vêtu et coiffé comme à la grange, il porte en plus un pull-over par dessus la chemise. Un beau chien gris bleu, taché de blanc, fourrure abondante, aux oreilles pendantes, est couché sur le ventre, la tête dressée, attentif au troupeau. C’est un Border Collie, chien très apprécié des bergers, et qui fait le bonheur de Sébastien. L’enfant s’amuse avec le chaton. Durant la première partie de la garde, en marchant à travers la lande, le garçonnet a longuement parlé du jeu vidéo à la mode, que Cédric va lui prêter... Le joueur y incarne un poseur de bombes... Sébastien a écouté avec attention, en posant des questions sur le but du jeu et son déroulement ; l’enfant était fier de l’en instruire ! 

 

En sautillant, le chaton arrive près d’un genévrier.

- Allez  Souris, allez !

 

Sous ce genévrier se trouve une lourde pierre plate soulevée à quarante cinq degrés, maintenue en équilibre par une structure de quatre bâtonnets. Des grains de genièvre sont éparpillés sous la lauze en suspension. Le chaton donne un coup de patte à l’un des bâtonnets. La lauze, déséquilibrée, s’écroule en écrasant le genièvre. Le chaton recule d’un bond, terrorisé. Le garçonnet est fier.

- Sébastien ! Souris a trouvé une tendelle ! Il l’a détruite !

Sébastien cesse de jouer de la flûte. Il pose l’instrument sur le rocher et se rend près du genévrier. Michael, accroupi, soulève la lauze des deux mains. Le chaton, sur le cul, observe avec attention les résultats de son geste.

- Tu as un bon chat, Michael ! Un chat tombeur de pièges à grives…

- Hier matin, j’en ai démonté deux !

- Cette semaine, j’ai dû en défaire quatre… Elles doivent dater de l’hiver mais au moins, elles sont neutralisées pour l’hiver prochain. La lande est truffée de tendelles et ce con de Serge y est pour quelque chose ! Et Marcel, aussi, avec son restaurant !

 

Le chaton s’avance près de la lauze effondrée et essaie en vain de la bouger avec des coups de patte.

- Jean-Louis dit, révèle Michael, que tous les caussenards construisent des tendelles…

- Peut-être pas tous, hé ! Mais beaucoup, ça c’est sûr ! Ici, c’est un sport national. Chasser avec le fusil ne leur suffit pas. Jean-Louis dit que c’est autorisé du 1er novembre au 31 janvier et que le reste de l’année, c’est interdit mais toléré… Qu’est-ce que ça veut dire, ça… ? Ou c’est interdit ou c’est toléré… ! Pas vrai Mic ?

 

Le causse est l’un de ces bastions où les lois forniquent sans honte avec la ruralité. Il y a des « traditions » que le palais Bourbon a interdites (un premier arrêt préfectoral datant de 1875 fait cependant état d'une autorisation de chasser à la tendelle en Lozère) mais que la maréchaussée locale oublient de verbaliser ; les députés n’ont pas souvent les semelles enfoncées dans la moelle de leurs circonscriptions. Quand le naturel est chassé, il revient au galop, dit la maxime. Mais la tendelle n’a pas eu à revenir sur le causse car elle n’en a jamais été chassée ! Le causse de Sébastien est l’un des derniers terrains de chasse à la tendelle et l’Auberge de la Grive perpétue sa spécialité de terroir grâce au non-respect de la Loi. Sébastien, quant à lui, va bien croquer la grive chez Marcel... mais qu’entre le 1er novembre et le 31 janvier ! Autre anomalie curieuse : le parc des Cévennes est le seul parc national français où la chasse est réglementée mais pas interdite... ce qui ne fait pas l’affaire du berger de Nivéole !

 

Michael ramasse avec peine la lauze et la jette à distance avec hargne. Sébastien retourne à son rocher.

- Jean-Louis est bien gentil, confie Sébastien, et c’est un bon ami... Et il fait de beaux poèmes… Mais je le trouve pas assez sévère avec les braconniers !... Tu n’es pas de mon avis Michael ?

Un peu gêné de cautionner la critique, l’enfant répond sans conviction. 

- Si.

- Trois lapins de garenne dans le véhicule de Serge… Ça mérite d’être sanctionné, pas vrai ?

- Mmm ! Mmm ! acquiesce l’enfant.

- Tu ne veux pas l’accabler Jean-Louis…Tu l’aimes bien, hein ?

- Oui. (Il continue de jouer avec le chaton)

Sébastien a envie d’aller plus loin dans la conversation. Il fixe un regard inquisiteur, un peu malicieux, sur le petit bonhomme qu’il sent ennuyé par ses questions. Mais la curiosité l’emporte sur la discrétion.

- Ça a l’air de bien aller avec ta mère. Ils s’entendent bien tous les deux. Ça fait combien de temps qu’ils sont ensemble ? Attends… Oui, ça doit faire un an… Il est gentil avec toi, hein ?

- Oui. (Toujours jouant avec le chaton)

- Il t’aime bien Jean-Louis… Il parle de toi comme si tu étais son fils.

 

Michael  feint de ne pas prêter grand intérêt à l’enquête du berger ; s’affichant tout à son jeu, il soulève une lauze sous le regard curieux du chaton, découvrant fortuitement une grosse vipère enroulée en spirale. Le reptile dresse aussitôt la partie supérieure de son corps, siffle en menaçant l’enfant. Michael recule instinctivement en criant. Sébastien bondit du rocher où il est assis, saisit son bâton de berger puis s’approche lentement du danger, en étouffant ses pas et en parlant à voix basse.

- Ne bouge pas… Ne dis rien…

D’un geste éclair, il assène un coup de bâton sur la tête du reptile puis l’achève d’un coup de talon.

- Elle a son compte !

- Ça, j’aime pas, tu vois…, tuer les vipères. Mais là, c’était elle ou toi ! Alors, j’ai choisi toi !… Mais j’ai peut-être eu tort ?

- Non ! réagit l’enfant, sur un ton enjoué.

Il étreint Sébastien qui lui donne une tape sur l’épaule.

- On dira rien à personne… Surtout pas à ta mère ! Elle serait capable de plus te laisser garder !

 

L’enfant quitte les bras de Sébastien et s’approche du reptile, l’observe de près un bref instant puis se rend jusqu’au rocher. Il prend le bâton du berger et revient près du serpent. De l’extrémité du bâton, il soulève la vipère, l’examine.

- C’est une vipère aspic..., dit l’enfant, encyclopédique. Sa morsure n’est dangereuse que si elle a du venin dans son sac à venin. Si elle a déjà injecté son venin à une bestiole, sa morsure n’est pas empoisonnée ! Mais il faut désinfecter parce qu’elle peut inoculer des microbes.

- Inoculer... ! Tu parles bien Michael !

- Ch’uis premier en français ! J’ai dix-sept et demi de moyenne !

Puis il jette le reptile au loin.

 

Le berger de Nivéole a toujours vécu en bonne cohabitation avec la vipère. Il est arrivé qu’une brebis soit mordue. Sébastien, calmement, prélève autour de lui trois épines d’essences différentes, une épine d’églantier, une de genévrier..., et de n’importe quelle autre ronce. Il pique en triangle autour de la plaie et le mal est guéri. La technique n’a jamais failli ! Il n’en explique pas les raisons... Le fait est qu’à chaque coup, ça a marché ! Il n’a jamais essayé le truc sur lui-même (il ne s’est jamais fait mordre) « Mais peut-être que ça marcherait ! » affirme-t-il avec confiance.

 

Le fouet devient jouet. Le serpent dangereux est oublié. L’enfant manipule le bâton en faisant claquer la lanière sur les pierres puis le caresse, comme un objet précieux, le porte à son nez pour le sentir.

- Il sent le mouton ! Mmmh… ! J’aime bien !

- Il sent le crottin de mouton… C’est le meilleur parfum, hè, Mic ?

- On fait du parfum avec le caca des moutons ?

- Heu..., non, je crois pas... mais c’est une bonne idée ! On devrait en faire !

- Je sais qu’on utilise le caca de chat pour faire du parfum !

- Du caca de chat pour faire du parfum ? Qu’est-ce que tu me dis là Michael ?

- Si, si ! J’ai visité une expo à Nîmes, sur le parfum.

- Mais la merde de chat…, c’est dégueulasse ! Et ça pue ! J’ai jamais compris qu’un si petit trou du cul pouvait faire des merdes aussi puantes !

 

Michael s’esclaffe. Il se souvient de son effarement horrifié le jour où, se roulant sur un tas de blé, dans un grenier de Grégoire, il avait posé la main sur une merde de chat ! Il avait couru à travers le village, pleurant et hurlant, pour trouver secours à la maison ! Il avait sept ans.

 

- J’aimerais bien avoir un fouet comme le tien !

- C’est Grégoire qui me les fabrique… Il sait les faire, hè ! Il y prend peine… Trois mois pour me préparer un bâton... Un vieux berger - Léonard, le transhumant -, lui apporte le bois. C’est du micocoulier…, un bois très dur, très résistant, et qui se laisse bien travailler quand il n’est pas sec - tu connais Léonard ?... Non, tu le connais pas ! Faudra que je te le fasse connaître !...  Grégoire chauffe le bâton pour qu’il soit bien droit, puis il attend trois mois afin qu’il sèche, avant de le finir… Après,  il le cire et il fixe la lanière. Tu veux qu’il t’en prépare un ?

- Oui ! oui ! s’écrie l’enfant, avec enthousiasme.

- Ce soir, je lui demanderai !

 

Michael exulte, tourne sur lui même, en faisant danser le fouet dans l’air et en criant, sous le regard amusé de Sébastien. Puis il arrête sa ronde et claque le fouet sur le sol.

 

Le berger a besoin de parler. Bavard, parce que souvent seul jour après jour. Lorsqu’il « possède » un interlocuteur - ou simplement un auditeur, fusse-t-il muet -, il ne tarit pas de mots, de petites histoires, d’anecdotes prétendues vraies, de commentaires sur une fleur, un arbuste, un oiseau qui passe sur la lande. Son savoir est éclectique, empirique, à géométrie variable, car, au fil du temps, ses sources d’informations s’enrichissent ou évoluent, se contredisent... Parler d’école ? Voilà un sujet de conversation propre à titiller la conversation d’un enfant !

- Alors ? et ces vacances, c’est pour bientôt ?

- Dans six semaines ! (Un temps) L’école, ça me gonfle !

- Tu as un bon instituteur, pourtant… Didier, il est gentil !

- Il est gentil mais il est casse couilles !

L’expression amuse Sébastien, qui reprend, en écho :

- Il est casse couilles… !

- Oui ! Il donne des devoirs à la maison… Il a pas le droit !

- Il a pas le droit… !

...

- J’étais comme toi…, je n’aimais pas l’école ! ...Tu sais que je suis natif de Drizas, fils de berger. Dès que je sortais de l’école - là même que la tienne, à Hurlyas -, avec mes frères et ma sœur, j’allais rejoindre mon père sur la lande.

- Et tu gardais les moutons ?

- Et je gardais les moutons ! avec mon père. Quelquefois, il me laissait seul avec le troupeau, jusqu’à l’heure de les rentrer, à la nuit tombante... Depuis l’âge de huit ans, je garde les moutons !

- Et tu partais jamais en vacances ?

- Et je partais jamais en vacances ! Ni moi, ni mes frères, ni ma sœur. Les vacances, on connaissait pas ! Mais tu sais, ici, on n’avait pas besoin de partir en vacances ! Nos vacances, c’était le causse ! Dès qu’on sortait de l’école - de ton école -, on était en vacances !

- Et maintenant, tu pars jamais en vacances ? Tu restes toujours sur le causse ?

 

Sébastien s’écarte pour uriner. Tournant le dos à l’enfant :

- Des vacances, j’en ai jamais ! Je suis toujours en vacances, j’en ai pas besoin ! (Un temps)

Si ! je prends un jour…, un jour par an de vacances, le jour de renouvellement du contrat, le vingt neuf septembre. Je maintiens la tradition… Je descends à la foire à Meyrueis, comme on faisait dans le temps, et c’est mon jour de vacances… Le matin, je prépare le troupeau ; la patronne va garder le troupeau, et le soir, je suis là pour fermer le troupeau. Des fois, on me demande…, le matin que je m’en vais, on me demande si je m’en vais en congé… Je dis « bien sûr, je m’en vais… » et pour combien de temps ? Je leur dis « bè…, ce soir, je suis de retour ! ». 

...

- Le jour où je serai en vacances plus d’une journée, Mic, je serai le plus malheureux des hommes ! Et j’ai bien peur que Grégoire m’y mette bientôt en vacances forcée !

- Pourquoi ?

- Ça fait deux ou trois ans qu’il parle de vendre le troupeau… Il est vieux…, impotent. Il y a bien Marie-Jo qui s’accroche mais elle est usée…, elle ne peut plus bien m’aider pour les soins aux brebis ou la garde. Sans elle, Grégoire aurait déjà vendu. C’est mon souci constant, Mic…, qu’il vende le troupeau ! Chaque année, au mois de septembre, je ne sais pas si mon contrat sera renouvelé !

- Et si Grégoire vend le troupeau, tu fais quoi ?

Refermant sa braguette, il revient vers Michael.

- Le troupeau, c’est ma vie ! Je ne peux pas vivre sans le troupeau… Je suis né pour être berger, je veux crever berger !... Si j’ai plus de brebis à garder, je me flingue, Michael !

- Ha ! non ! tu feras pas ça ! Si tu te flingues, je t’aurais plus comme copain !

- Ha ! tu veux pas que je disparaisse... Ça me fait plaisir ce que tu mes dis… Faudra que je trouve une autre solution alors ?

- Ha ! oui ! trouve une autre solution !

- Mais arrêtons de parler de malheur ! A chaque jour suffit sa peine, hein Mic ?

- Tu vas jamais à la ville ? poursuit l’enfant.

- La vie de la ville, c’est pas pour moi ! Quand j’ai réussi mon C.A.P. d’ajusteur, à seize ans, au centre d’apprentissage de Mende, on m’a proposé une place dans une usine… J’en ai pas voulu ! Je voulais rester sur le causse et garder les moutons. Mon père, voyant que je voulais rester..., que..., que je voulais faire berger, m’a confié son troupeau pendant deux ans... Il m’a essayé. Et c’est depuis que je garde les moutons !

 

Le garçonnet est perplexe :

- Tu fais jamais de voyage ?

- J’ai eu mon content de voyage quand j’étais jeune, Mic ! Je suis parti en Algérie et c’était pas pour des vacances !

La révélation épate le petit.

- T’es parti en Algérie ?

- Je suis parti en Algérie..., pour y faire la guerre.

- La guerre ?

- Hé oui ! la guerre... mais je préfère ne pas en parler !

 

Le garçonnet scrute Sébastien avec un regard empreint de curiosité. La figure du berger s’éclaire soudain, ses yeux s’écarquillent ; il se montre en alerte :

- Ecoute… ! L’alouette lulu… Ecoute-là… (Un chant mélodieux et flûté : « lullullullu… duliduli… » provient d’un buisson tout proche -  le désignant:) Elle est là…, sous ce buisson. Chuuut ! C’est la famille des passereaux. Elle monte dans les airs en spirales (il fait le geste) puis plonge jusqu’au sol les ailes fermées. C’est un petit oiseau que j’adore ! L’alouette lulu ! Elle a un chant magnifique !

 

L’enfant est tout ouïe. Les mots de son ami berger lui parviennent comme autant de révélations d’un monde merveilleux qu’il ignorait jusque-là... Même son « beau-père », pourtant garde du Parc des Cévennes, ne lui livre pas les clefs de la connaissance profonde du causse. Depuis quelques années déjà, le petit Michael gambade régulièrement sur le causse, les fins de semaine et pendant les vacances, autrefois en montant de la ville... Avec sa mère et son père puis finalement sans son père... Ce monde sauvage et inconfortable, sans ombre, trop chaud ou si froid, l’a un peu amusé - au début surtout, quand le « tout nouveau » était tout beau -, mais pas trop, pas vraiment ! Aux jeux du dehors, aux cailloux et aux ronciers, aux landes arides, il a longtemps préféré l’abri douillet du gîte de Jean-Louis, avec la petite télé, et les jeux et les livres qu’il montait de Nîmes. Et puis, il s’est vite fait des copains, avec les gosses d’autres « résidents temporaires », comme lui. Sébastien, ce drôle de quinquagénaire à figure de Père Noël l’a d’abord effrayé..., puis intrigué. Puis l’aura du fameux berger de Nivéole a eu tôt fait de l’emporter ! Sa gentillesse avec les mômes, qu’il autorise à caresser ses moutons ou à donner le biberon à l’agneau frêle, a eu raison de sa réserve.

 

L’enthousiasme enfantin que Sébastien affiche à la vue d’un oiseau - est-ce sincère ou une façon de séduire ? je ne saurais le dire -, émerveille le garçonnet et le rassure sur le monde des adultes, qu’il trouve trop sérieux et pas assez disponible à la découverte. Aux yeux du jeune garçon, Sébastien prend de plus en plus l’étoffe d’une sorte de héros en amitié avec les collines et les vautours, la lande infinie... ou de prophète, un messie en charge du salut du causse, de la cause animale, de la vie dans la nature. Le fait qu’on ne lui connaît pas de femme accentue « sa supériorité » sur les hommes ordinaires. Pour Michael, Sébastien est de la race des anges - pas des anges juvéniles aux fesses potelées, bien sûr ! mais des séraphins bien adultes ou autres messagers de l’Ancien testament, proches du Céleste - du dieu de la nature ! Un être asexué dont toute la virilité (car, aux dires des Ecritures, les anges sont bien des mâles, assurément), est au service du causse et de ses moutons... Un ange « chérubin » qui brandit une épée flamboyante pour protéger le jardin d’Eden appelé Causse, à la façon de l’illustration vue sur un manuel de catéchisme ! D’ailleurs, Michael ne peut pas imaginer un instant que Sébastien ait une liaison avec une femme. « Il n’est pas un homme comme les autres ! » pense-t-il. Cette conviction, il l’a confiée à sa mère - elle en a sourit.

 

L’alouette se tait, se cache.

 

Un silence, puis l’enfant :

- Je veux être berger comme toi !

La phrase est sortie comme une confidence au confessionnal, celle d’un gamin volontaire, poussé par un soudain élan, qui, un peu gêné,  révèle au curé une vocation précoce : « Je veux entrer au petit séminaire... quand j’aurai l’âge ! »

...

... Maman me gronde quand je dis ça.

- Elle a tort ! Elle est conne ta mère, si elle te corrige pour ça ! Berger…, c’est un beau métier ! C’est un métier difficile mais beau !

...

... Malheureusement, on remplace les bergers par des clôtures ! Même notre causse n’est pas épargné… Nous ne sommes plus que sept ou huit éleveurs sans clôtures. Et les promoteurs suisses qui sont prêts à nous le défigurer comme des vautours sur une charogne !

 

Avec hargne, bras levés, bâton en l’air, l’enfant réplique :

- Faudra leur mettre des bombes !

 

Le berger rit.

- Tu as raison, Mic, on leur mettra des bombes ! Et ils retourneront chez eux, là-bas, de l’autre côté du lac Léman !

Il se lève, se saisit de la besace, y met la flûte qu’il a démontée et enveloppée d’un chiffon, puis prend le bâton. Posant les yeux sur les brebis éparses :

- On va les tourner un peu … Allez ! Pipo !

Le chien se dresse sur ses pattes et regarde le troupeau. Au loin, dans le paysage, deux cavaliers apparaissent. Image paisible et pittoresque. Image de Far West. Sébastien, à qui rien n’échappe qui se passe sur la lande, les observe, la mine grave. Le tableau ne semble pas l’amuser.

- Qu’est-ce qu’ils font là, ces énergumènes ? Ils n’ont pas le droit de passer dans le parc.

- Si Jean-Louis les voit, il verbalise ! souligne l’enfant.

- Attends un peu… Je m’en vais leur dire deux mots ! Laisse les venir.

Les deux cavaliers approchent de Sébastien, effrayant les brebis au passage. (J’ai toujours été intrigué par la façon dont un troupeau de moutons, composé d’une multitude de bêtes, réagit « comme un seul homme », simultanément, à l’émotion de l’une d’entre elles !) Le cavalier et la cavalière, coiffés de chapeaux de cow-boy, la quarantaine bon chic bon genre, « très mondains », montent de magnifiques chevaux, l’un à la robe marron très sombre, l’autre noir, aux poils luisants et soyeux. Leurs vêtements et équipements équestres sont luxueux. Bottes de cuir noire et bien cirée.

 

Avec affectation, ils saluent le berger. L’homme a barbe et moustache taillées au cordeau ; la peau de son visage est trop nette, trop « travaillée », probablement entretenue au cosmétique. Une figure de mannequin pour pub d’eau de toilette. La femme, elle aussi, a le visage bien mis, pommadé, sourcils et paupières maquillées. 

- Bonsoir !

- Qu’est-ce que vous foutez-là ? Vous savez pas que c’est interdit !

L’attaque surprend Michael. L’enfant n’avait jamais assisté à une telle envolée du berger.  Le cavalier fait le beau devant sa femelle. Sévère et crânement :

- Vous pourriez être poli ! Qu’est-ce qui est interdit ?

- Les cavaliers sont interdits dans le parc ! Vous venez d’où ?

- De Nivéole mais…

- Vous savez pas lire les panneaux ?

- Quels panneaux?

- Au début du chemin que vous avez pris : y a un panneau !

Le cavalier et la cavalière se regardent, dans l’expectative.

- Nous ne gênons personne !

- Vous êtes dans un parc naturel, ici ! Et vous faites peur à mes brebis ! (Pointant son bâton vers l’horizon :) Alors vous allez vite déguerpir et retourner d’où vous venez !

- Un instant, cul-terreux ! Je NE te permets pas de nous parler sur ce ton ! Tu veux que je descende de ma monture pour te botter le derrière ?

- (Exhibant son bâton :) Descends donc ! et je te ferai goûter de mon bâton, conard !

- C’est plutôt moi qui te bastonnerais, enflure !

Sébastien et le cavalier se toisent mutuellement. Un court silence, pathétique. Finalement, le cavalier et sa compagne se résignent. En faisant demi-tour, le coq à cheval revendique le dernier mot :

- Pauvre abrutis !

Sur ces mots, il s’éloigne avec sa cavalière. Sébastien vocifère:

- Vous êtes des conards ! Si le garde est dans les parages, votre compte est bon !

Michael l’imite, hurlant à s’en faire péter les cordes vocales :

- Conaaards !

- S’il était descendu de sa monture, il aurait tâté de mon bâton !

- Je le dirai à Jean-Louis !

- C’est ça…, tu lui raconteras.

...

... J’ai peut-être été un peu dur avec ces cavaliers… mais tu as vu ? ils faisaient peur à mes brebis ! Et les brebis, c’est sacré !

...

... Faut commencer à rentrer, Mic…Ne nous laissons pas prendre par la nuit. Tiens… ! Compte-moi les brebis noires. Elles sont dix sept. Si toutes les noires sont là, c’est que le troupeau est au complet !

 

Un mouton se perd rarement seul. S’il s’écarte du troupeau, d’autres suivent, puis d’autres... La probabilité est grande qu’une brebis « noire » (en fait, celles de Sébastien sont marron foncé) se trouve avec le groupe égaré. On ne peut compter des brebis nombreuses en pâture, mais on peut compter celles qui se distinguent par leur couleur. Un vieux truc de berger. C’est surtout quand il fait très chaud, et qu’elles « chôment », qu’elles arrivent à se découpler. Un groupe de vingt ou trente peut s’écarter et, à l’œil, le berger s’en aperçoit. Alors il compte les « noirs »...

 

L’enfant ramasse le chaton qui jouait à proximité. Sébastien scrute l’horizon, teinté d’ocre. Il plisse les yeux, ébloui par le soleil couchant. Il ne porte pas de lunettes de soleil ; il ne possède que des lunettes pour « y voir de près », posé sur un meuble de la cuisine de Marie Jo, près du journal. Michael compte les brebis noires en les repérant du doigt,  fier de cette mission qui vient de lui être confiée. Le berger rompt le silence pour dire, les dents serrés :

- Té ! Les voilà les rapaces !

- Des vautours ?

- Pas les vautours fauves, Mic, les Suisses, les vautours suisses ! (Il pointe l’index à l’horizon :) Regarde..., cette chose qui brille là-bas..., au-dessus de la Pierre Levée. C’est un petit avion... Ça, c’est les Suisses ! Il nous faudrait la DCA !

- C’est quoi la DCA ?

-  Des canons pour tirer sur les avions ennemis.

- Si j’avais un missile, je leur tirerais dessus avec ! Un missile à laser ! (Il tend les deux bras pointés vers l’avion :) Pchiii ! pchiii !

 

Puis il ramasse des cailloux, les lance nerveusement en direction de l’aérodrome. Sébastien sort de sa besace des jumelles et observe l’appareil qui, au loin, atterrit sur une vaste étendue plate,  où se dresse un hangar, au milieu du paysage ; de jeunes céréales, encore vert-de-gris, abondamment ensanglantées de bancs de coquelicots, s’étalent tout autour de l’aérodrome. Il passe les jumelles à Michael campé près de lui.

- Faut leur envoyer ton Bomberchose, Mic !

- Bomberman !

- Ton Bomberman… Faut leur envoyer ton Bomberman !… le Bomberman de Cédric…

 

L’avion s’est posé. On distingue quatre fourmis qui en descendent, se regroupent autour d’une autre silhouette venue les rejoindre. L’avion va se ranger hors de la piste. Le groupe entre dans le hangar.

 

 

A suivre...

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14/07/2019
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