Histoires en livres scènes images et voix

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Enfants de gouttières - Episode 14

Adaptation littéraire du scénario éponyme déposé à la SACD en 2002

  © 2011 - Rémi Le Mazilier

  Tous droits réservés

 

 

 

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Monsieur Régis

 

 

 

M. Régis raccompagne mon corps sur le sol, vivement, et mes pieds dans mes pantoufles en font claquer le plancher d’un bruit mat, presque sinistre. Son visage blêmit dans le rayon de lune et ses lèvres sont soudain agitées d’un tremblement irrépressible. Je devine son désarroi : la méchante Mme Lepic, redoutable mégère non apprivoisée, va abuser de ce « flagrant délit » pour assassiner mon gentil maître ! J’en suis sûr : elle n’attendait que ça. Tout dans sa relation avec l’instituteur et maître d’internat respirait jalousie et haine et ce, depuis le deuxième soir de la rentrée. La veillée sous les étoiles initiée par M. Régis avait été interrompue manu militari avec un ton qui ne dissimulait pas cette « opposition » spontanée (et qui allait devenir continuelle) aux initiatives bienveillantes du nouvel instituteur. Sa « sortie » mémorable, jeudi dernier, quand elle est venue interrompre la projection à laquelle M. Lucien nous avait conviée, n’était que les prémices de sa guerre ouverte contre le maître d’internat. Je l’ai observée, guettée presque, quand elle « surveille » les activités que le maître partage avec les élèves – l'instituteur qui joue aux billes ou aux osselets avec les gamins, « ça fait désordre » ! Pour elle, une hiérarchie stricte doit présider la vie de l’école et peut-être encore davantage celle de l’internat... Surprendre ce brave homme, aimant les gosses, attentifs à leurs jeux, à leur bien-être quotidien, au milieu de la nuit dans les combles de l’établissement, c’est un comble !

 

Sur le moment, je n’imagine pas ce que, elle, va imaginer d’abominable. Ce n’est que demain que je comprendrai...

 

« Nous regardions les constellations..., bredouille le maître d’internat, avec l’espoir de voir le Spoutnik... – A une heure du matin ? Au grenier ? Seul avec ce petit ? Ça va pas ? ..., vous êtes malade M. Régis.! ». Je me jette : « C’est..., c’est moi qui suis monté ici... M. Régis m’a entendu et... – Tais-toi, Christophe ! Je ne veux pas t’entendre ! – Mais je... – Tais-toi, je te dis ! (Puis à M. Régis) Demain, nous règlerons cette affaire... C’est grave, très grave, M. Régis ! ». Je regarde mon maître, il est pétrifié, des perles de sueur coulent sur son front. « Descendez ! ...Vite ! ...Regagnez vos chambres ! ». M. Régis avance d’un pas mou, comme un enfant grondé ayant perdu toute son énergie (j'ai encore dans les oreilles ce martèlement feutré sur les planches grinçantes de notre « caverne d'Ali Baba » - un homme qui part pour l'échafaud) ; Mme Lepic disparaît sous la trappe, mon maître quitte le grenier à sa suite. Je jette un dernier regard sur les lucarnes ouvertes sur le ciel, persuadé que c’est la toute dernière fois. Je ne crains pas pour moi car je sais que la pension Saint-Christophe tient à garder ses internes : c’est d’un bon rapport. Tout au plus échapperai-je de cette sale affaire avec un tirage d’oreilles de la part de la mégère puis un sermon bonhomme de M. Lepic et enfin avec une remontrance parentale de principe. Je n’ai commis ni vol, ni dégradation volontaire, ni geste grossier ou insolent envers le personnel... Ma mère en sera ennuyée et mon père plutôt amusé !

 

Mais quel sort la terrible et malveillante « directrice » va-t-elle faire subir au bon M. Régis ? J'en frémis et tout mon être est envahi par un sang devenu glacial.

 

Arrivé au pied de l’échelle escabeau, je trouve Mme Lepic plantée comme une sentinelle prête à me mettre le grapin dessus. Je n’échappe pas à la punition corporelle : la mégère me prend une oreille, me la pince, me la tord jusqu’au sang. Je crie de douleur, elle me bouscule, je manque de tomber, conserve mon équilibre puis me précipite vers ma chambre. M. Régis, qui s’apprête à rejoindre la sienne, se retourne pour me regarder, pose ses yeux sur ma tortionnaire. Il s’est ressaisi : je devine qu’il saura faire front aux attaques vénéneuses de l’épouse du directeur. Mais j’ignore encore que le maître d’internat, trop vulnérable car trop fragile, trop sincère et trop émotif, sera inéluctablement conduit à l’abattoir...

 

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J’ai beaucoup de mal à trouver le sommeil car j'appréhende un lendemain tragique alors que mon camarade de chambrée, Jean-Marie, dort du sommeil des justes. Je l’envie. Les remords me torturent : comment ai-je pu commettre de tels dégâts ? Suis-je à ce point irresponsable pour avoir provoqué un tel désastre ? J’essaie de me rassurer : M. Lepic est un bon directeur, un homme sage et compréhensif ; oui, M. Lepic fera la part des choses, acceptera la vérité, cette vérité à peine croyable et pourtant ! Je me dis cependant que l’arrivée à Saint-Christophe de M. régis était trop belle, trop merveilleuse... Un instit’ si attentionné, si bon, qui a pris le parti des enfants en descendant de sa chaire « pour jouer à saute-mouton » *. Alors, je me réfugie dans la prière, dernier recours de l’enfant naïf tourmenté qui a l’impression d’avoir commis un crime. Le martèlement d'un rongeur me fait rouvrir les paupières pour regarder le plafond, surface sombre au gris bleuté par le clair de lune qui passe entre les rideaux mal tirés. Au-dessus de ma tête, la caverne d'Ali Baba des enfants de gouttières de Saint-Christophe est devenue une caverne dévastée par la bêtise des grandes personnes...

 

Qu’adviendra-t-il demain ?

 

Au réfectoire, pendant le petit déjeuner, le tumulte habituel des gosses bat son plein. M. Lepic est tout sourire qui fait le va et bien pour accompagner de sa bonhommie naturelle le paisible déroulement de ce premier repas de la journée. Un petit a laissé tomber la moitié de sa tartine de beurre dans le bol en Pyrex et provoqué l’éclaboussement qui va avec (cela arrive chaque matin) ; le directeur morcelle le pain-éponge avec la petite cuillère afin que l’enfant puisse « pêcher » la mie convenablement, et essuie superficiellement les éclaboussures sur le chandail du gosse. La « mémé » Marie-Thérèse, dans sa robe gris foncé à pois blanc, un foulard au crochet de couleur crème sur ses épaules arrondies et son dos voûté, verse un « rabe » de lait chaud ou de café au lait à qui le demande. M. Régis, en milieu de table qui est sa place « normale », boit son café noir en silence, le visage absent, donnant un regard ici et là à la tablée de gosses. Un fait ne m’a pas échappé : le directeur lui a demandé de dire le bénédicité - c'est la première fois. Y’ a-t-il dans cette modeste requête un geste charitable d’absolution ? Je ne cesse d’observer le surveillant d’internat, quémandant secrètement une œillade encourageante qui me conforterait dans cette optimiste supposition. Au carillon de huit-heures, Mme Lepic entre par le vestibule ; je sais qu’elle a été, comme chaque matin, « explorer » la literie des pisseurs patentés. Elle ne dit rien, frappe dans les mains selon sa coutume pour donner le signal de la fin du petit déjeuner. On est autorisé à aller chercher nos bérets ou casquette dans les dortoirs, des garçons sont priés d’en ramener un lainage pour sortir dans la cour...

 

M. Régis nous y accompagne, chargé de tempérer la cohue matinale qui transforme le corridor des dortoirs en cage aux rossignols. Me croisant, le maître d’internat, d'une voix terne mais douce, me pose cette question qui serait anodine avant l’évènement de la nuit : « Tu as bien dormi, Christophe ? ». Je lui réponds d’un petit « oui » à peine audible, gêné, peiné, meurtri. La « directrice » apparaît dans le couloir et, depuis la porte du vestibule, fait d’une voix qui se veut autoritaire et hiérarchique : « M. Régis ! Vous venez au réfectoire, M. Lepic veut vous parler ! ».

 

A suivre...

sur ce lien

 

* "Descendez-donc de cette chaire et jouons tous à saute-mouton" : citation extraite du roman autobiographique "L'Enfant" de Jules Vallès (1832/1885). L'auteur défend une école idéale où enseignants et élèves partageraient la vie scolaire dans le respect mutuel et d'égal à égal, sans discipline coercitive ni le sérieux sinistre des maîtres de son époque... La "chaire", bureau surélevé d'où le maître faisait son cours, sacralisait l'enseignant au détriment d'une relation saine et constructive avec la classe. Durant la Commune de Paris, il siège à la Commission de l'Enseignement et entame la mise en application de ses idées éducatives novatrices - un projet ambitieux qui ne verra pas le jour après la fin du gouvernement insurrectionnel.  

 

 

 

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13/03/2019
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