Histoires en livres scènes images et voix

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Le Vol des vautours 3:3

Adaptation littéraire du scénario éponyme déposé à la SACD en 2001

  © 2011 - G.F. Rémi Le Choucas

  Tous droits réservés

  Image de couverture : Rémi Le Mazilier

 

 

L'épisode précédent est sur ce lien

 

 

 

Revenu à la cuisine, il s’assied en bout de table près de la fenêtre, sort un couteau de son pantalon, en déplie la lame et le pose cérémonieusement près de son assiette. Ce couteau est un vrai « Laguiole » de poche très usagé, tant de fois aiguisé que la lame en a été réduite de moitié dans sa largeur et que l’extrémité est devenue une pointe. Le manche, en corne, est fendillé dans sa longueur, jauni.

-  Grégoire ! la lame de mon couteau aurait besoin de passer dans vos mains expertes.

- Je te l’aiguiserai demain.

- Tu ne téléphones pas à Didier ? s’inquiète Marie-Jo, toujours très opportuniste.

- Ah ! c’est vrai... J’y vais ! réagit Sébastien, en se relevant pour se rendre au vestibule.

...

... Y a le gamin à Catherine qui voudrait un fouet… Vous pourriez lui faire ça ?

- Qu’est-ce qu’il veut en faire ?

- (En riant :) Fouetter sa mère pardi !

La vieille femme intervient :

- Ho ! mais ! il n’a pas trop à se plaindre de sa mère !

- Elle ne lui lâche pas les baskets ! Je sais pas comment  Jean-Louis fait pour ne pas l’envoyer paître ! Des fois, elle le mériterait !

- Elle a son caractère.

 

Ayant composer le numéro de téléphone, Sébastien attend son correspondant.

- (A Grégoire :) Vous lui ferez ce fouet ?

-  Moi…, je veux bien…mais je sais pas à quoi ça lui servira.

- Quand il viendra garder, il aura son bâton de berger et il sera content !

- Il faut…, il faut trois mois.

- Il le sait. Il attendra !

- Il me faut du micocoulier.

- Léonard doit en avoir dans sa cambuse. Il en amène à chaque transhumance. J’irai le voir un de ces soirs... Allo ?

 

La conversation téléphonique s’engage, chaleureuse mais brève. Aux paroles de Sébastien, on comprend que l’instituteur de Hurlyas-l’Aven viendra prêter la main.

- C’est bon ! fait Sébastien en revenant à la cuisine. il pourra venir. Il est sympa cet instit...

... (De nouveau assis :) Marie-Jo, faudra remplir les abreuvoirs demain matin ! Les brebis avaient soif… Elles ont tout vidé !

 

Remplir les abreuvoirs est la mission quotidienne prioritaire de Marie-Jo. Presque un rituel. Ils sont situés en bas de la grande bergerie. La patronne s’applique d’abord à nettoyer les récipients, longs demi cylindres en fer rouillé et aux bords ébréchés ou, pour les plus récents, en zinc galvanisé, alignés sur un sol caillouteux avec boue et crottins, piétiné plusieurs fois par jour par les brebis ; il s’agit de retirer les bestioles, mouches et guêpes ou papillons qui s’y sont noyés, puis d’entrer dans la bergerie située au-dessus, de la traverser dans toute sa longueur en marchant sur un épais tapis de fumier mou et chaud, le nez pris par l’odeur ammoniacale, et d’atteindre le robinet d’où part le tuyau qui, passant par une lucarne, alimentera les abreuvoirs. Le remplissage est très long. Pendant l’opération, la fermière fait les cents pas, va et vient entre les bassins, ou, assise sur un bord d’abreuvoir, s’évade dans ses rêveries de vieille caussenarde, réveille probablement des souvenirs heureux, passe le film de sa jeunesse, ou s’attarde sur des pensées pieuses - car, dans la famille, on est croyant et très pratiquant. Sa sœur est religieuse et elle a un cousin chanoine. Au village, à l’amorce de l’unique petite rue qui part de la route, un calvaire se dresse, crucifix de fer sur un socle de calcaire blanc, sur lequel est gravée une inscription, mentionnant date et nom du donateur pour une « mission », au 19ème siècle : le nom patronymique est celui des patrons de Sébastien. J’ai oublié le détail de l’inscription. Les calvaires, souvent très beaux - ferronnerie ouvragée, socles de pierre aux formes soignées -, sont légion sur le causse..., souvent isolés au cœur des landes, à la croisée de chemins déserts... Le causse s’est affiché très catholique (souvenons-nous du soulèvement des royalistes pour défendre leurs prêtres réfractaires), et les rivalités religieuses entre chrétiens y demeurent vivaces. Les huguenots y sont quasi absents...

 

C’est le moment de l’échange d’informations. La vieille femme, sans se départir de son pragmatisme de paysanne, continue ses annonces :

- Les Parisiens ont téléphoné pour ta maison. Ils confirment leur arrivée pour le premier juillet.

- Ils louent pour le mois ?

- Pour le mois, oui.  Eh ! comme ils avaient dit !

- Et ça va recommencer les invitations à bouffer dont je n’ai que faire !… Aller à Drizas pour amuser les Parisiens…, répondre pour la millième fois aux mêmes questions… « Vous avez combien de moutons ?… Vous partez jamais en vacances ?… » C’est tout juste si on me demande pas avec qui je baise !

Mimique outrée de Marie-Jo, qui rétorque :

- Oui mais…, tu es bien content de louer !

 

A Drizas (à 10 kilomètres de Nivéole), Sébastien possède une maison familiale, de caractère et avec un bout de jardin, très ancienne, qu’il n’habite jamais. Murs de pierres et toit de lauzes. Pinacles. Restaurée dans les règles de l’art. Mais beaucoup trop à l’intérieur du village, au goût de Sébastien. Il la loue comme « gîte de vacances », et quelquefois à l’année... Sa sœur, une grande femme énergique et moderne, qui vit à Florac - la « grande » ville (plus de deux milles habitants, tout de même) qui s’étale au pied du causse, au nord -, s’occupe de ce commerce. Marie-Jo fait le relais avec son numéro de téléphone. Routine saisonnière. Mais un autre sujet du jour doit alimenter la conversation. Les mots sont dits par le vieux Grégoire, sans que l’on puisse savoir quel sentiment la nouvelle provoque chez lui ; le ton est mi-figue mi-raisin, sous-entendant aussi bien de l’indifférence qu’une maligne volonté de provoquer le courroux de son berger, par simple jeu, pour animer la soirée... 

- Tu sais que Serge vend Ferma ?

- Je sais. J’ai appris ça à l’auberge, tantôt.

Tout occupée à sa cuisine, la vieille femme précise :

- J’ai vu Eugène, il y a une heure, devant l’auberge. C’est lui qui m’a dit ça…

- Bah ! proclame Grégoire, en soupirant, s’il peut en obtenir un bon prix ! C’est qu’un amas de vieilles ruines, cette ferme ! Il peut rien en faire.

- Il gardera une partie du domaine en fermage pour la pâture…

- Comment ça ? Serge vend son domaine à des Suisses et après il va leur louer en fermage ? Vous trouvez ça logique vous ?

- Bah ! poursuit Grégoire, l’essentiel, c’est qu’il continue à y faire paître ses brebis… Huit cents hectares..., il peut en tirer un bon prix !

 

Sébastien saisit une bouteille de vin rouge, remplit son verre, repose la bouteille. Marie-Jo achète son  vin en container plastique à l’épicier ambulant, qui passe deux fois par semaines ; le container est entreposé à la remise, près du poulailler. C’est son berger qui va remplir les bouteilles. Deux ou trois bouteilles sont stockées d’avance dans le cellier. C’est un vin médiocre, très noir et irritant pour l’estomac (les caussenards n’ont pas de vignes); Sébastien ne le boit jamais pur. Il en arrose son potage de pâtes.

 

- Ne le défendez pas ! Il doit être un peu fêlé comme son frère… Il devrait aller le rejoindre à Saint Alban, chez les fous ! (Mimique de désapprobation de Marie-Jo.) Vous vous rendez compte le mal que ça peut faire au causse ? un complexe touristique… Avec des hôtels, des piscines, un terrain de golf sur la lande ! Et comment ils vont arroser leur pelouse bourrée d’engrais ? L’eau du mont Aigoual est à peine suffisante pour les caussenards !

 

Il donne un morceau de pain à Pipo.

- ...Et ils veulent aménager l’aérodrome, bétonner des pistes…, y mettre une tour de contrôle ! Vous n’allez pas me dire que c’est bien ça ?

 

Sébastien exagère : il n’a jamais été question de tour de contrôle mais c’est de bonne guerre que d’en rajouter. Grégoire, à moitié agacé par la tournure de la conversation, proteste mollement :

- Hé ! mais qu’est-ce que j’y peux moi ?

- Quatre Suisses sont arrivés en avion à la Pierre Levée, tout à l’heure, surenchérit Sébastien. Eugène est dans le coup. C’est le maire !… S’il bouffe avec Serge et les Suisses, ce soir, c’est pas pour des prunelles.

- On verra… veut conclure Grégoire.

Il pète.

-  Vous êtes un sacré pétomane vous... ! taquine Sébastien.

- Si ça se fait, ça fera marcher l’auberge…, ils en ont bien besoin ! A ce qu’on dit, ils s’en sortent à peine.

- Ils gagnent bien leur vie, mieux que nous ! Depuis deux ans qu’il a pris la concession, il en a servi des repas, Marcel…, et aux prix où il vend ses menus, il doit en faire du bénéfice ! L’été, ils n’ont jamais une chambre de libre et le loyer qu’ils donnent à la commune ne doit pas bouffer tout leur bénéfice !

...

... C’est un pourri ce Serge. Cet après-midi, quand il s’est arrêté devant l’auberge, j’ai trouvé trois garennes dans le quatre-quatre, cachés sous des sacs… Il avait du sang sur les mains. Alors, je me suis permis de fouiller sa voiture. C’est le boulot du garde, ça… ! Jean-Louis n’a pas voulu intervenir. Vous trouvez ça normal, vous ?

- Ils étaient gros ces lapins ? demande Grégoire, le regard malicieux.

- Ha ! je vous reconnais, vous. Vous auriez bien voulu les retrouver dans votre assiette ! ...

...

... Quand je pense qu’il y a deux mois encore, je bouffais chez lui !

- Et tu t’étais bien régalé avec son civet de sanglier ! hè ?

- Je reconnais que pour préparer le gibier, il n’a pas son pareil !… C’est un con mais c’est un bon cuisinier ! Au fourneau, il est meilleur que Marcel !

- Il t’avait même fait manger du geai ! dit Grégoire, en souriant.

- Du geai... ! C’est un bel oiseau mais la tête est aussi grosse que le corps ! Y’a rien à y bouffer ! ...Serge tue pour tuer ! pic-vert, écureuil et même corbeau ! Il tire sur tout ce qui bouge… C’est un assassin !... Alors ? Marie-Jo, vous la servez cette soupe ?

 - Ha ! mais minute, hé ! Elle est en train de chauffer. Tu as bien une seconde !

...

- Et vous, Grégoire, vous avez toujours l’intention de vendre le troupeau ?

Grégoire, visage figé, pète à nouveau.

- C’est pas une réponse, ça ! rétorque Sébastien.

- Il n’a rien décidé…, intervient Marie-Jo.

- Ça fait trois ans qu’il parle de vendre… Vous croyez que c’est agréable pour moi de pas savoir où je vais ?

 

Marie-Jo apporte une grande marmite en tôle d’aluminium épaisse, noircie à cœur par la flamme, qu’elle pose sur la table. La même marmite sera réutilisée, avec le même contenu réchauffé plusieurs fois, pour deux ou trois repas. Grégoire, impotent, prenant appui sur une canne, quitte son fauteuil avec difficulté pour gagner une chaise et s’attabler. Il traîne les pieds. Ses gros godillots cloutés raclent la semelle en faisant crisser le sol luisant - une dalle de ciment déjà ancienne. Il extrait des médicaments de tubes et de fioles, se sert un verre d’eau et avale les médicaments en buvant le contenu du verre. Ses mains sont lourdes, ses doigts épais, agités d’imperceptibles tremblements. Le moindre de ses gestes parait une épopée.

- Allez, Sébastien, sers-toi ! dit Marie-Jo.

- Eteins la télé, Marie-Jo ! dit Grégoire.

- Que dit la météo ?

- Le vent va tourner au sud…, annonce Marie-Jo.

- Un jour, ils annoncent une chose… Le lendemain, ils se contredisent ! (il avale une cuillère de soupe) …Je pense finir de rentrer le regain demain, avec Didier. Et s’il en reste, je continuerai après demain. Faut pas trop massacrer le travail de berger pour faire du foin !… Les moutons sont les prioritaires, hein, Grégoire ? (Il avale une cuillère de soupe.)

...

...Vous n’êtes pas en mesure de me dire si vous allez renouveler mon contrat le vingt-neuf septembre ?

- Mais je sais pas ! Tu vois mes jambes…, réplique Grégoire avec véhémence. Je ne peux même plus conduire le tracteur… Tu ne peux pas tout faire ! Garder le troupeau et t’occuper des champs !

- Ne vous inquiétez pas pour moi Grégoire ! Quand vous êtes resté six mois à l’hôpital, je me suis débrouillé tout seul… Bon… Eh bien ! décidez-vous pour la saint Michel.

...

... J’ai eu des propositions par l’Office de Tourisme de Meyrueis…, si vous me mettez au chômage. Ils voudraient que je garde un troupeau de cent bêtes six mois de l’année, pour faire décor pour les touristes. Je serais payé par la commune et le conseil général et je ne sais trop qui…, la Communauté Européenne, peut-être ! (là, il se moque).

- Et alors ? Tu accepterais ?

- Pas fou ? non ? Je ne suis pas un pantin ! Le causse, c’est pas Disneyland ! Je préfère me flinguer que de faire un Mickey à barbe ! Qu’ils aillent se faire foutre avec leur figuration pour touristes ! Du béton et des faux bergers… ! Voilà ce qu’on nous prépare !… S’il vous plaît, Marie-Jo, passez moi le sel !

 

Marie-Jo fait passer à Grégoire un vieux mortier en bois contenant le sel, fin et blanc ; Grégoire le fait glisser jusqu’à Sébastien. La table est une longue table « de ferme », recouverte de sept générations de toile cirée, superposées comme des strates, chacune des couches inférieures étant plus fanée que celle du dessus. Michael, un jour, s’était risqué à plaisanter sur la présence de cette carapace de toiles cirées... La maîtresse des lieux avaient défendu âprement la « conservation » de ces vieilles nappes, en prétextant qu’elles ne « gênaient pas », et qu’au contraire, la table en était ainsi « mieux protégée » (il s’agit d’une rustique table en chêne qui a enterré plusieurs générations) ; peut-être y a-t-il là un entretien nostalgique du passé, une sorte de conservation respectueuse de l’histoire de la maison, comme si chacune des toiles, qui a entendu tant de conversations et assisté à tant de repas, à tant de repas de moissons, gardait dans ses fibres le souvenir de la vie qui avait animé la cuisine. Sous sa constante rigueur, sous ses dehors impassibles et sa propension à revenir toujours à l’essentiel et au « pratique » immédiat, Marie-Jo dissimule certainement une âme sensible et très attachée à la famille et à l’humain. Elle a confié au garde du Parc, qui la dépassait à cheval sur le chemin de la lande à deux pas de la ferme, que la courte promenade journalière qu’elle s’accordait, immanquablement, sur ce bout de piste, à un moment de répit, lui permettait d’y « retrouver tous ceux de sa famille qui avaient vécu ici et marché sur le même chemin ».

 

Marie-Jo fait une nouvelle déclaration, avec le ton de quelqu’un qui annonce quelque chose d’important :

- Pierre, le scout, a téléphoné de Mantes-la-Jolie. Ils viendront au début d’août.

- Ha ! il y en a un qui va pas être content !

- Qui ça ? s’étonne Grégoire.

- Michael ! pardi ! Vous savez bien qu’il aime pas quand les scouts sont là…, parce qu’ils me tournent autour et qu’ils viennent garder avec moi !

- Il est jaloux ? fait Grégoire, en souriant.

-  Ho ! mais ils ne t’accompagneront pas tous les jours ! corrige Marie-Jo. Ils auront plein de choses à faire pendant leur camp… Ils ont tout un programme.

- On pourrait peut-être leur demander de cimenter la lavogne ? interroge Grégoire, qui a déjà sa petite idée derrière la tête quant à la manière d’intégrer les scouts à la vie de leur pays d’accueil !

- Ça, c’est une bonne idée ! félicite Sébastien. Depuis l’année dernière, on n’a plus rien dans cette mare... Et les brebis en ont bien besoin ! (un temps) Ça me fera plaisir de revoir Pierre !

- Il te donne bien le bonjour.

- Comme ça, observe Grégoire, tout sourire, tu auras de la main d’œuvre pour la moisson !

 

En paysan prosaïque et intéressé, forgé à la dure avec une éducation très terre-à-terre, le vieux Grégoire ne perd jamais le nord quand il s’agit de profiter de main d’œuvre bénévole. Les « amis » qui viennent à Nivéole aux vacances, les amis des amis, les scouts en camp d’été, sont autant d’ouvriers agricoles que l’on ne paie pas, souvent maladroits mais tout de même utiles quand il y a de la besogne ! Les scouts sont gratifiés par l’accueil de leur campement dans un champ de Grégoire. Ils y profitent de la proximité de l’eau courante, librement disponible dans la remise de la cour. Les autres « travailleurs agricoles » de passage sont payés en nature : la Marie-Jo leur concocte de copieux repas, à midi et le soir, richement agrémentés de charcutaille du pays, de viandes de porc, toujours mises sur la table après l’inévitable soupe de pâtes. Ces repas prennent le temps. Même à la mi-journée, la pause y est généreuse - au moins une heure trente... Reconstituer la capacité d’énergie des travailleurs, par la nourriture et le repos, à l’abri de la canicule, est une nécessité économique qui va de soi, depuis toujours chez les paysans. J’ai été de ces bénévoles et j’en ai un souvenir merveilleux...

 

...

 

A proximité de l’auberge, au bord de la route qui longe le village, Jean-Louis a les mains en porte-voix. Il projette en direction de la lande un bref sifflement plaintif et flûté, qu’il renouvelle une fois cinq secondes après. Puis il baisse les bras et tend l’oreille vers la lande d’un noir d’encre.

 

Sébastien descend prestement la rue principale du village ; au bout de la ruelle brillent les lumières de l’auberge, d’où provient une musique d’accordéon. Tableau guilleret dans la fraîcheur de la nuit caussenarde. Des voitures sont en stationnement près de l’établissement ; parmi elles, deux tout-terrain dont celui de Serge. Les pas de Sébastien résonnent dans la nuit . Jean-Louis se retourne et le voit descendre la ruelle. A voix basse, il l’invite :

- Sébastien ! viens écouter !

 

Sébastien, la mine grave, s’approche du garde.

- J’essaie de provoquer la réponse du petit duc qui habite en face de l’autre côté du champ, explique le garde. Plusieurs soirs, je l’ai entendu… Il drague la femelle.

- Tu crois que tu peux l’abuser ?

- Je suis sûr que j’y arriverai ! C’est une question de patience.

- Excuse-moi, mais je te laisse, je vais faire un tour à l’auberge.

- Il y a les Suisses avec Serge et Eugène…

- Justement, je vais les voir ! J’ai deux mots à leur dire.

- Tu vas foutre le bordel ?

- Je vais leur offrir ça… Regarde !

Jean-Louis affiche sa surprise en voyant ce que lui montre Sébastien.

-  Oh ! Sébastien, tu as osé ? Où l’as tu trouvée ?

-  C’était un état de légitime défense, Jean-Louis, rassure-toi ! Elle se trouvait sous une pierre

que Michael a soulevée… Elle le menaçait…C’était elle ou le petit ! Mais…chut ! Tu n’en dis rien à sa mère. J’en ai même pas parlé à mes patrons…

- T’as raison… (En regardant la vipère morte que lui présente Sébastien :) Dommage ! Elle était bien belle ! Joli cadeau que tu leur fais là, Sébastien !

- Allez ! Bonne nuit Jean-Louis !

- Bonne nuit, Sébastien !

 

Jean-Louis tourne le dos à Sébastien qui s’éloigne, puis remet ses mains en porte-voix. Sébastien traverse la terrasse de l’auberge, vide de monde mais illuminée, où les chaises, inclinées sur les tables, et les parasols pliés sont trempés de rosée. Des appliques sur la façade et lanternes de jardin mettent en valeur la vieille bâtisse, creusant d’ombres les interstices des pierres de la construction. Derrière lui, à proximité, les imitations sonores du garde meublent la pénombre.

- Tiou…! (Un temps de cinq secondes) Tiou…!

 

Bouffée de chaleur dans la salle. Au fond, devant la cheminée où brûle un feu généreux, Cédric, assis sur un coin de table, joue un air folklorique à l’accordéon ; il est superbement vêtu d’un pantalon noir, d’une chemise blanche avec nœud papillon noir, cheveux sculptés, collés de gel. L’adolescent en short et tee-shirt ensuanté du regain est méconnaissable ! Marcel est derrière le comptoir avec Pierrette, son épouse - même âge, femme élégante et gracieuse ; elle prend des notes sur un calepin. Des familles et quelques couples sont attablés et dînent. Une table est occupée par Serge, le maire Eugène, sexagénaire rondelet et rougeaud, et quatre hommes d’âges variés et à lunettes, tirés à quatre épingles et au maintien bourgeois. Cette table se singularise par trois bouteilles vides de vin de qualité disséminées entre les couverts. Leur repas est bien arrosé. Justement, Serge verse du vin rouge aux convives. Le maire est volubile.

-…La moitié des élevages sont pour l’agneau de boucherie et l’autre moitié pour le lait. L’essentiel du lait part sur le causse Noir pour Roquefort… Moi, je fais la brebis laitière, la Lacaune. C’est beaucoup plus lucratif que l’agneau de boucherie ! L’agneau français souffre durement de la concurrence irlandaise. Ça eut payé mais ça paye plus !

 

Riches dans les années quarante et cinquante (l’agneau était la poule aux œufs d’or), les éleveurs caussenards ont été des premiers à acheter des tracteurs agricoles (alors qu’il devait encore attendre vingt ans pour avoir l’eau courante, l’électricité et le téléphone) ; et chaque paysan avait sa moissonneuse personnelle. Epoque révolue.

 

- Sans les subventions de la C.E.E., ajoute Serge, on ne s’en sortirait pas !

- Les prix sont tirés par le bas. Les consommateurs regardent davantage leur porte-monnaie que le goût de la viande ! (Puis, avec une solennité ridicule :) L’élevage ovin caussenard est menacé, messieurs, et un projet comme le votre est un ballon d’oxygène pour notre pays ! …Alors, messieurs, buvons à la réussite du projet Ferma !

 

Sébastien entre. En le voyant, le visage de Marcel s’assombrit. Pierrette sourit au nouveau venu. Le berger a le visage figé. Son regard est glacial.

- Bonsoir Pierrette ! Bonsoir Marcel !

 

Les visages de Serge et d’Eugène, jusque-là marqués par la gaieté, affichent une soudaine gêne. Cédric, qui n’a rien manquer de cette entrée, ralentit brusquement le tempo comme s’il allait s’arrêter de jouer. Il fixe Sébastien un bref instant puis se remet à jouer normalement, devinant qu’un incident ne tardera pas à l’interrompre. Les autres clients, de leurs tables, observent avec curiosité le berger pittoresque qui vient de faire irruption, si joliment barbu, si « Père Noël », avec quelques brins de paille et de fourrage accrochés ici et là, des pieds à la tête. Sébastien s’avance vers la table de Serge. Le maire se lève, se voulant jovial. Il se force :

- Salut ! Sébastien ! Comment vas-tu ?

- J’ai apporté un cadeau à tes nouveaux amis, Eugène !

- Qu’est-ce que tu as apporté ? (inquiet et flairant le piège)

Sébastien sort d’une poche de sa veste le gros serpent à la queue courte et pointue et à la tête triangulaire. Il secoue le reptile sous les yeux des convives. Les quatre hommes tirés à quatre épingles se reculent d’un même mouvement de répulsion, avec une mimique identique. Sébastien jette le serpent au milieu de la table. Les quatre hommes poussent à l’unisson un cri d’effroi. C'est comique.

- Voilà les petites bêtes qui pulluleront dans vos hôtels à Ferma et sur votre terrain de golf ! Le causse en est truffé !

 

La vipère a échoué sur un plat de côtes d’agneau. Elle porte une blessure à la tête. Puis Sébastien quitte le groupe pour se rendre vers la sortie. De jeunes enfants se lèvent de table et s’approchent de celle de Serge pour regarder, amusés, le serpent inoffensif étalé dans le plat. Près de la porte, Sébastien se retourne, furieux. De sa grosse voix et avec ses yeux grand ronds :

- Votre projet, c’est de la merde suisse ! Le Causse n’a pas besoin de votre pognon sale !

Il ouvre la porte et s'en se retourner :

- ...Alors ne venez pas nous faire chier !

 

Le maire se lève de sa chaise :

- Sébastien, écoute !

Serge confie aux quatre Suisses :

- Il est pas clair ce mec !

- Toi, le maire, tu peux fermer ta gueule ! vocifère Sébastien en se retourant. Tu livres le causse aux promoteurs, c’est une honte ! Mais je vais ameuter tous les amis du causse… Et je te préviens, il y aura de l’opposition !

- Sébastien, clame Marcel, depuis le comptoir, ne fout pas la merde dans l’auberge !

- Je suis désolé Marcel… Excuse-moi Pierrette…, ce n’est pas à vous que j’en veux.

 

Il sort. Pierrette se rend promptement à la table pour y enlever le plat de viande garni du reptile mort.

 

A suivre...

 



29/07/2019
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