Histoires en livres scènes images et voix

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Enfants de gouttières -Episode 25

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25

La révolte des tuiles 

 

 

 

 

Nous sommes trois têtes, collées les unes aux autres en triangle, émergeant à l'extérieur de la tabatière par où Patrick s'est évadé. Depuis le second vasistas, d'autres garçons assistent à l'escalade de la toiture. Patrick endosse pour nous le rôle d'un héros, il est notre cascadeur - ou notre casse-cou. Nous sommes unanimes à l'admirer. Il y a de petites voies très jeunes qui fanfaronnent : « Moi aussi, je veux aller sur le toit ! ». Les aînés ne font cas de ces naïves prétentions. On entend une tuile dégringoler de la toiture, rebondir sur le chéneau puis, deux secondes plus tard, s’écraser dans la cour… Je vois le père Lucien, tout juste descendu de l’escalier métallique, s’immobilisant soudain, alerté par ce premier « bombardement » involontaire. La tuile s’est fracassée à quelques mètres de ses pieds ; le brave homme lève la tête vers les lucarnes, son visage déformé prend une expression effarouchée. L’homme à tout-faire de l’école Saint Christophe demeure un bref instant comme paralysé, collé au sol. Je tente machinalement de le « rassurer » en lui faisant un signe de la main que je glisse difficilement par dessus les têtes – en forme de « coucou ». Le projectionniste du Familial, complice à sa manière des petits pensionnaires (il doit se souvenir de la « sortie » que lui avait faite la mère Lepic, le matin de la séance improvisée dans le cinéma), projette à voix très haute : « Mes enfants ? ». Le ton est riche en émotion ; c’est la voix d’un homme pétri de gentillesse, de compassion, de compréhension… Je me dis : « Peut-être que c’est lui qui va nous sauver ? ». Cette pensée, je me la garde pour moi…, mais je meurs d’envie de la partager avec les Enfants Perdus du Pays imaginaire ! « Fais gaffe ! » s’écrie un grand, depuis le vasistas voisin, à l’adresse du révolté acrobate. Je redoute l’accident, le souvenir de mon rêve me traversant à nouveau comme un éclair foudroyant. « Je vais te rejoindre ! » décide Peter Pan.

 

Sous les regards complices des enfants perdus, Pierre franchit la lucarne avec agilité et détermination. Un sentiment collectif se saisit de tous, j’en suis sûr : prendre d’assaut les toits de Saint-Christophe est une sacrée idée ! Je pense que cette action est quasiment désespérée, sans perspective positive – une sorte de baroud d’honneur pour finir notre révolte dans un feu d’artifice protestataire symbolique, un acte « chevaleresque », un geste définitif pour clore une rébellion juste mais qui ne peut être que sans lendemain… Un troisième « grand » passe l'autre lucarne puis un quatrième. La toiture de la vieille usine devient une paroi d’escalade, une « face » ouest à conquérir en « libre », sans pitons, « à mains nues ». Peter Pan s’est déchaussé pour se libérer de ses lourds godillots de cuir aux semelles glissantes. Claude entreprend l’ascension en chaussettes. Je meurs d’envie de les suivre mais je ne peux ignorer que « j’ai le vertige ». Je me dis que, peut-être, attaché à une corde comme cela se fait sur les parois dans les cordées… ? « S’il y’avait une corde, j’irais aussi ! » déclaré-je. Les petits écarquillent leurs yeux pour me regarder, François affiche une surprise mêlée d’incrédulité. Un « moyen » suggère : « Y a peut’êt’ ben une ficelle quelque part ici ? ». Tous les garçons s’éparpillent entre cartons et valises en quête d’une « ficelle » ; brouhaha dans les combles, cartons bousculés, valises (vides) renversées : un joyeux fatras est jeté à même le plancher. Un garçonnet s’écrie, d’une voix fluette et triomphante : « Ça y est, j’ai trouvé ! ». Le marmot exhibe à bout de bras un sac de nouille que l’on peut apparenter à une corde de chanvre. « Et là, une autre ficelle… ! ». C’est un coffre de bois, contenant aussi de vieux foulards de jeux aux teintes délavées et effilochés, qui vient de livrer les précieux accessoires. « Montre ! » fait un grand. Le gamin tend fièrement ses deux bras pour offrir les cordes qui vont autoriser le coup d'éclat des enfants de gouttières ! Elles font quelque huit millimètres de diamètre, ce qui semble adapté à l’usage auquel on les destine. « Elles sont toutes vieilles ! » fait observer un petit. Oui, le chanvre est effiloché, rugueux de vieillesse, et présente des torsades très usées et desserrées mais cela « devra faire l’affaire ! » opine un grand. Un moyen passe la tête dans une lucarne, hèle les « alpinistes » que l’on entend marcher sur les tuiles rondes. « Oh ! On a trouvé des cordes… Y en a qui veulent monter mais attachés… Vous l' attrapez ? ». A l'extérieur, Pierre se déplace prudemment sur la pente pour se rapprocher du vasistas : « Bonne idée ! Passe la moi… On va vous assurer… ». Pierre-Peter-Pan a fait un peu d’escalade avec un oncle montagnard ; il ne sait pas voler mais il sait « varapper » ! Je meurs d’impatience de tenter l’aventure : « Je peux commencer ? » dis-je aux insurgés du grenier. Le petit groupe se souvient sans doute de la part qui est mienne dans la rébellion de Saint Christophe et m’octroie ce privilège : je vais donc rejoindre les quatre mousquetaires du royaume des tuiles ! Pierre a saisi l’extrémité du brin de corde et donne ses instructions : « Tu l’attaches en ceinture et fais-toi faire un bon nœud par un grand… Tu grimperas quand je te le dirai… Si la corde est trop molle, tu cries ‘du dur’ et si elle est trop tendue, tu hurles ‘du mou’… Compris ? ». Oh, que oui que j’avais compris ! Soudain, mon appréhension de « vertigineux » se fond dans le néant de tout ce qui, jusqu’à ces jours, avait encore un peu d’importance : mes certitudes d’enfant émotif, ma volonté d’être un garçon obéissant, sans reproche quant à la discipline, un enfant « modèle », trop sage, trop obéissant… En fait, j’ai l’impression que mon handicap d’enfant sujet au vertige, ma peur du vide, tout cela appartient à « un autre », au garçon un peu timoré que j’ai été, qui manquait singulièrement de confiance en soi. Aujourd’hui et ici, tout me paraît si différent ; je suis un garçon nouveau, un enfant libéré des chaînes d’une société patriarcale autoritaire, d’un monde de contraintes, de règles d’usages, de « paraître », d'un monde qui se veut raisonnable mais qui ne l'est pas. Ici, sous les combles, maintenant, en compagnie étroite avec tous ces enfants en révolte, sous la « houlette » de Peter-Pan, je connais une nouvelle naissance : un papillon qui a déchiré sa chrysalide ! Et d’ailleurs, c’est un peu le papillon que je vais faire, en évoluant de façon « aérienne » sur les tuiles romaines de la vieille verrerie ! La corde est trop courte ; un grand la noue solidement avec la deuxième « ficelle ». Ce « grand » qui m’encorde est, selon lui, savant en « nœuds » : il a été scout durant une année (avant de se faire virer pour « inconduite ») ; et, chez les scouts, les nœuds, c’est l’ABC ! La voix de Peter-Pan descend les tuiles ; il a attaché l’extrémité supérieure de la corde à une cheminée, en briques rouges. « C’est quand tu veux ! » fait Pierre, improvisé premier de cordée. Je passe le buste au travers de la lucarne, jette un œil en-bas ; la cour me paraît étrangère, un parterre hostile malgré la présence de M. Lucien et je décide de ne plus regarder le vide.

 

 

« Du dur! » lancé-je, plus tendu que ne l'est la corde de chanvre. Assis près de la cheminée, les jambes cramponnées sur les tuiles rondes, Peter Pan se crispe sur le précieux filin, tandis que Claude le cale en le maintenant par les côtes, lui-même campé sur le côté - aucune « prise » ne garantit un appui ferme. Patrick prête main forte à mi-distance, debout les jambes écartées, dans une position quelque peu risquée… Je ne suis pas conscient du danger :  possible qu'en cas de « dérapage », je puisse « dévisser » magistralement, avec une probabilité forte que toute la cordée soit entraînée par ma chute ! Mais j'ai confiance et quelque chose me dit que ma dernière heure n'est pas pour aujourd'hui. Je grimpe sur les tuiles, tout en serrant mes poignées sur le chanvre dont la rugosité m'irrite l'intérieur des mains. « C'est bien, Chris' ! T'es un bon !  »

 

Curieusement, je n'ai aucunement souffert du vertige : le fait de ne pas  « regarder en bas » a été efficace. De plus, le cordon ombilical qui me liait à Peter Pan confortait mon assurance. C'est fou ce qu'être « encordé » peut vous donner la sensation d'être invulnérable... au vide ! 

 

Seuls trois « petits » vont demeurer dans les combles ; les plus jeunes, dont François, resteront les spectateurs du grand cirque. Les marmots sont très impliqués dans ce « numéro » de haute voltige : ils participent à leur manière, par des cris d'encouragement, des onomatopées d'admiration, des applaudissements spontanés brefs mais très engagés ! En bas, le pauvre M. Lucien assiste à l'ascension de la « face Ouest », inviolée, de la vieille verrerie ; ses traits sont crispés (cela se voit de loin), sa bouche tordue figée dans une expression d'effroi (sa « gueule cassée » ne l'interdit pas de sourire). Notre bon « père Lucien »  redoute le pire ; combien d'enfants vont-ils débouler sur les tuiles romaines, aller se fracasser le crâne, se rompre les os, sur l'asphalte défraîchi de la cour ? « Les enfants ! Les enfants ! Soyez prudents ! » Cette exhortation n'est pas nécessaire. Tous les enfants de gouttières font pattes de velours sur les tuiles d'argile rose. Mes sandalettes aux semelles de cuir collent bien aux tuiles dont certaines sont légèrement rugueuses - heureusement qu'il ne pleut pas !

 

Peter « love » la corde, la ramène minutieusement, en « bon alpiniste », jusque sur le faîte de la toiture, la pose sur la pointe de la cheminée à laquelle elle est fixée. Le rouleau de corde se trouve à présent accroché au tuyau que chapeaute le pare-pluie conique en métal, prenant allure d'une épaisse écharpe tour de cou. Je joue à penser que nous sommes de « petits ramoneurs » ou des alpinistes conquérant un sommet des Alpes !

 

Les Lepic ont-ils entendu le tumulte issu de la toiture ? Le fracas de la tuile qui s'est brisée sur l'asphalte est-il parvenu à leurs oreilles ? Toujours est-il que je vois « rappliquer » la tribu : M. Lepic, la mégère, le béret rouge puis, deux minutes plus tard, la brave Marie-Thérèse, ceinte de son tablier de cuisinière - la mémé-gâteau a dû quitté sa cuisine précipitamment. On peut entendre les paroles du directeur, juste audibles comme il faut malgré le « vide » qui nous sépare : « Qu'est-ce qui se passe? Mais qu'est-ce qui se passe ?  - Mon Dieu ! Ils vont se tuer ? s'inquiète Marie-Thérèse - Il faut que je leur parle ! fait Jean-Baptiste. - Ils sont fous ! ils sont fous ! » dit la mégère.

 

« Allons…, vous voulez quoi, les enfants ? ». M. Lepic a hausser la voix, son gosier se noue, on entend son désarroi... La mère Lepic marmonne quelque chose en inclinant la tête sur l'épaule de son mari.

 

Depuis la toiture du préau, le chat noir du père Lucien regarde les intrus avec étonnement, se disant peut-être « Tombera? tombera pas? ».

 

A suivre...

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20/02/2020
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