Histoires en livres scènes images et voix

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Enfants de gouttieres - Episode 6

Adaptation littéraire du scénario éponyme déposé à la SACD en 2002

  © 2011 - Rémi Le Mazilier

  Tous droits réservés

 

 

 

 

 

Épisode 6

 

Un cri dans la nuit

 

 

Ce soir-là, excité par les évènements de cette journée agitée, j’ai eu du mal à m’endormir. La veillée avait été supprimée pour avancer l'heure du coucher. Jean-Marie avait renoncé à enfilé son bas de pyjama humide qui empestait l'urine fermentée et le remisa sous le lit. Une fois couché, et le bavardage anodin s’éteignant, je me mis à fredonner la rengaine d’un « générique » d’une émission de télévision populaire, régulière, intitulée « Histoires sans paroles » : c’était une compilation d’extraits de films comiques muets. Une émission à succès sur l’unique chaîne (en noir et blanc) de la télévision française, appelée « RTF ». C'était mon père qui, avant le divorce, avait offert un récepteur de télévision à ma mère pour occuper ses soirées en son absence. Nous étions parmi les premiers, à V..., à posséder un poste de télévision. Jusqu'à l'arrivée de la « petite lucarne » dans notre cuisine, nous faisions comme tout le monde : nous allions regarder en famille la télé dans les cafés ; certains soirs, généralement un mercredi ou un samedi, les rues et les cinémas étaient vides... car toute la population assistait à une émission très prisée - un feuilleton par exemple ! Il se trouve que M. Régis, lui aussi, devait disposer d’un poste de télé (chez lui ou chez ses parents ?) . Il connaissait donc tout aussi bien que moi le motif musical en question. Les frêles cloisons étant transparentes aux sons, le surveillant d’internat m’entendit chantonner bien que la chambre des petits nous séparât de la sienne. Il jugea que ses protégés devaient dormir ou être silencieux ! A ma grande surprise, il poussa la porte de notre chambre. La minceur des murs m’avait bel et bien trahi ! Comprenant que mon « tapage nocturne » devait, de son point de vue, être sanctionné, je fermis les yeux pour simuler le sommeil. En vain. « Inutile de faire semblant de dormir ! dit notre geôlier, je t’ai entendu, Christophe... Tu chantais « histoires sans paroles » ! »  Ne pouvant m’esquiver, j’avouai ma faute. « Debout ! » enjoignit le maître.

 

Il exigea que je me levasse pour aller dans sa chambre en guise de punition... « Puisque tu n’as pas sommeil, tu apprendras une récitation ! »

 

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Dans la petite chambre de M. Régis, je me retrouvai en pyjama, très embarrassé, soudain pris par une réelle envie de dormir, contraint à apprendre par cœur une « récitation » qui était « le Chêne et le roseau », fable bien connue de M. de La Fontaine ! Je me revois assis sur le bord de son lit étroit, le livre sur les genoux, luttant contre le sommeil pour ingurgiter mot à mot le texte du fabuliste, laissant échapper quelques bâillements peu discrets... La belle journée s’achevait en petit cauchemar ! Je n’ai jamais compris quelle mouche avait piqué le bon M. Régis cette nuit-là ! Veillé par la faible ampoule à incandescence qui tombait du plafond, tandis que mon tortionnaire était penché sur je ne sais quels documents  posés sur une petite table, le petit garçon que j’étais rassemblais tout ce qui lui restait d’énergie pour satisfaire les exigences du censeur. D’abord, je fus accompagné par une musique en sourdine qui provenait d'un petit poste à transistors - de la musique classique je crois -,  puis, pensant probablement que cela me gênait, le bourreau de ma nuit éteint son appareil. Finalement, alors que j’avais mémorisé la moitié de la fable, M. Régis me fit réciter ce que je savais puis me libéra... « Ça va. tu peux retourner te coucher... Mais ne recommence pas ! »

 

Jamais plus je devais m’abandonner à fredonner « histoires sans paroles » dans mon lit... après l’extinction des feux !

 

Quand je regagnais ma chambre, Patrick sortait de son dortoir pour se rendre au cabinet. « Qu’est-ce que tu faisais chez Régis ? » Sa question était empreinte de sous-entendus qui ne m’échappaient pas. Non encore instruit des choses inavouables qui pouvaient « se faire » entre un adulte et un enfant, je devinais le soupçon malsain que cet adolescent exprimait  dans son propos. En un éclair, je comprenais ce qu’il pouvait y avoir d’ambigu dans les relations physiques entre un homme et un gamin. Les caresses appuyées de mon maître précédent, ses mots tendres et ses gestes affectueux peu ordinaires prirent, ce soir-là, en un éclair, une signification particulière... Il me revenait en mémoire les rumeurs que colportaient sous le manteau les plus âgés des pensionnaires, à propos de mon ancien instituteur et maître d’internat. Alors que j’entrais dans ma chambre, fort mal à l’aise, Patrick, le graveur de zizi, tourna la tête vers moi  avec un sourire sibyllin. Je m’endormais sur ma couche en commençant un rêve où M. Régis était sévèrement grondé et calomnié par Mme Lepic. Je sus, le lendemain, que dans le dortoir des grands, on avait causé du renvoi du précédent maître d’internat, M. B..., dont on disait qu’il aurait « tripoté » des écoliers.

 

Vendredi 4 octobre. Patrick n’a cessé de me regarder d’un œil sarcastique toute la journée, dans la cour et au réfectoire. M. Régis n’a fait aucune allusion à sa punition de la veille. Au contraire, il s’est montré particulièrement gentil avec moi, valorisant mes interventions durant la classe. A la récrée de l’après-midi, Patrick s’approcha de moi alors que je montrais des coups d’osselets à François. Il me demanda avec un aplomb sans faille : « Tu viens me rejoindre à la remise avec Jean-Marie ? ». Le petit François s’étonna et me questionna: « Pour faire quoi ? ». Patrick sourit étrangement. « Ça te regarde pas, morveux ! ». Puis, en me fixant droit dans les yeux : « Alors, tu vas chercher Jean-Marie ? ». Je fis front : « Non. je joue... » (Mais, au fond, j’avais grande envie de le suivre et d’y conduire Jean-Marie, par curiosité...). Patrick se ravisa : « Quand tu voudras ! » puis il s’éloigna. « Y’ veut faire quoi dans la remise ? » insista le petit François. « Je sais pas ! fumer peut-être... ». Je savais et je mentais. Tandis que je reprenais mon jeu avec François, je suivais furtivement du regard les déplacements de Patrick. Je le voyais aller à la rencontre de mon compagnon de dortoir, lui parler puis, finalement s’en éloigner pour disparaître seul dans la remise... Le petit François m’épiait sans s’en cacher. Puis il ordonna : « Tu joues ? » avec une autorité qui n'admettait pas de réplique !


A l’étude de cinq heures, Patrick s’est imposé au pupitre où Jean-Marie s’est installé. A l’étude, nous nous mettons à des places inhabituelles, au gré de l’envie du moment, notre surveillant nous autorisant les déplacements pour quérir les affaires scolaires nécessaires à nos devoirs. C’est sa façon, inédite pour nous, de décompresser cette heure « supplémentaire » plutôt mal perçue des pensionnaires alors que la presque totalité des externes, à la cloche de 16h.30, franchissent le portail en babillant joyeusement. Les garçons vont et viennent d’un pupitre à l’autre, échangeant quelques mots sans être grondés (cette nouveauté, non encore solidement établie, nous inquiète un peu : nous craignons que le directeur surgisse soudain pour tancer M. Régis). Nos bureaux inclinés sont pour deux élèves. Vieux bois noirci par le temps, gravé de mille signes ou dessin rudimentaires, incrusté d’encre violette, avec un banc ajouré de lattes grinçantes. Je comprends que le grand Patrick va tenter de convaincre mon nouveau camarade à participer à ses jeux que je devine « cochons ». Durant l'étude, je ne cesse de jeter un œil dans la direction de Patrick et Jean-Marie, inquiet que mon camarade ne cède à l'invite ! Je vois que Jean-Marie affiche un agacement aux insistances de son voisin de pupitre ; il gonfle la bouche et lui détourne ostensiblement le visage... Finalement, là encore, d’une  manière tout aussi radicale que dans la cour, Jean-Marie lui refuse toute compromission. Rassuré, je me plonge enfin sérieusement dans la mémorisation de ma leçon de géographie. Au sortir de la classe d’étude, c’est Pierre qui va se réfugier avec Patrick dans la remise. Soupçonneux, mal à l'aise, je vais y donner un œil, terrifié à la pensée de ce que je peux y surprendre... En fait, les deux aînés grillent simplement une unique cigarette qu’ils se partagent, tel un calumet de la paix ! « Tu veux y goûter, gamin ? » me lance le déluré. Je fais non de la tête, un peu penaud, et retourne dans le milieu de la cour me faire inviter à une partie de marelle. « Tu fermes ta gueule ! » n’a pas manqué de m’enjoindre Patrick.

 

Pour sûr que je vais la fermer !

 

 

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Brossage de dents après une veillée écourtée, car Mme Lepic a décidé qu'il faut, ce vendredi soir encore, compenser les fatigues des jeux du jeudi ! M. Régis nous avait annoncé son intention d'organiser une petite séance d’initiation à l’astronomie... Cela devient impossible. Il obtient en revanche, avec l'assentiment de M. Lepic, de programmer cette leçon d'étoiles pour lundi prochain.

 

 

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Ce soir, Jean-Marie peut enfiler son pyjama enfin sec - mais le tissu dégage encore une odeur alcaline; le vêtement est sali par la poussière et Jean-Marie doit en détacher les moutons qui s'y accrochent. Le rideau est à demi tiré ; le maître d’internat a dû oublié de le fermer. Le ciel est fascinant de pureté, sans lune : un bleu très foncé qui va rapidement virer au noir profond avant que je m’endorme. Les étoiles s’éclairent les unes après les autres. J’essaie, en vain, de retrouver quelques constellations indiquées
l’autre soir, dans la cour, par M. Régis.

 

Jappements de deux chiens éloignés qui se répondent.

 

« Chic ! Lundi soir, M. régis nous expliquera les étoiles... » Je sombre sans m’en rendre compte.

 

...


Un cri.

 

Cela vient d’à-côté : de la chambre des petits. Je crois reconnaître la voix fluette de François. J'entends une porte qui s’ouvre dans le couloir - c’est la chambre du maître-surveillant. La lumière est faite dans le corridor : la lucarne du dessus de la porte ne nous cache rien. Quelques pas sourds, un peu feutrés, sur le plancher grincheux. M. Régis entre dans le dortoir des petits. Je perçois des bribes de voix, indistinctes, une plainte du petit François, des grincements de sommier - on refait un lit sans doute.

 

A suivre...

sur ce clic : "Bébé-Lune"



27/08/2017
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