Histoires en livres scènes images et voix

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Enfants de gouttières - Episode 22

Adaptation littéraire du scénario éponyme déposé à la SACD en 2002

  © 2011 - Rémi Le Mazilier

  Tous droits réservés

 

 

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L'horrible nouvelle

 



Les Enfants perdus se sont remis à leurs divertissements, cartes et osselets, une nouvelle cigarette a été allumée par Patrick, les vasistas aspirent un peu la fumée, un petit air frais circule sous les combles – mais le cœur n’y est plus ! Peter Pan ramène de « la desserte » deux bouteilles de limonade ; elle est tiède, son pétillant ne parvient pas à en atténuer le goût trop sucré. Une seule bouteille sera débouchée, avec un « pschitt » tristounet. Les petits s’essuient la bouche après en avoir bu une gorgée, les visages sans éclat, sans bonheur, sans enthousiasme rentré ; les grands, eux-aussi, font presque la soupe à la grimace, je les sens préoccupés, inquiets, craintifs… La visite de la maréchaussée a plombé l’ambiance. Et pourquoi sont-ils repartis sans « nous rendre visite », ces gendarmes ? Ont-ils été « chercher des renforts » ? Et ce silence qui habite le couloir des dortoirs, sous les combles ? Ces « petits pas » qui vont et reviennent, mariés à des chuchotements d’enterrement ? J’ai un pressentiment : les gendarment ne donneront pas l’assaut, l'Île des Enfants perdus ne fera pas l’objet d’une attaque des pirates ! Non, nos « ennemis » attendront que nous sortions, de notre plein gré, parce que…, parce que…

 

« Ils font quoi, les gugus ? » dit tout haut le « lieutenant » de Peter. La voix du déluré vient de rompre le calme « anormal » qui s’est installé, finalement, sur le tripot. Patrick écrase la cigarette sur le plancher, se lève, se rend à une lucarne, se dresse sur la pointe des pieds pour mieux examiner la cour. « On fait quoi ? » dit un grand. Les moyens et les petits regardent celui qui vient de parler : oui, que doit-on faire ? Mais au fait, pourquoi même « se pose-t-on cette question » ? J’opine : « Il y a dû se passer quelque chose avec M. Régis… ». Tous les yeux de la communauté m’interrogent : à quoi tu penses ? qu’est-ce que tu veux dire ? « Je pense que… ». On frappe sur la trappe depuis l’escabeau et personne n’a rien entendu venir. « Les gosses, écoutez-moi, c’est important… » C’est la voix de Jean-Baptiste, elle est étranglée, aimante, compassionnelle. Patrick se fige près de sa lucarne, le visage tourné vers la trappe ; les Enfants perdus cessent tout mouvement, tendent les oreilles vers le messager invisible mais connu et apprécié. Peter pose l’index sur les lèvres : « Chuut ! ». Le petit François aspire une énorme bouffée d’air, en bombant le torse, comme on le fait quand on est saisi d'une tension extrême.

 

« Les enfants, écoutez-moi… (silence), je… M. Régis a eu un accident… Il a… eu un accident… » Mes yeux s’embuent instantanément, des larmes se forment sur les coins. Un accident ? Tout paraît se dérouler comme dans un cauchemar, un cauchemar que je n’ai jamais fait mais qui est dissimulé dans mon inconscient, un drame en gestation dans mon imaginaire trop proche du réel… Un silence douloureux, de mauvais augure, maléfique, précède une suite de l’inquiétante nouvelle : « Il a…, il… C’est très grave… » On est tous les derrières collés au sol sauf Patrick, toujours debout, droit et raide près du vasistas.  Le petit François se lève, il est en chaussettes mais ses pieds font parler bas le vieux plancher dans une ambiance de veillée mortuaire. « Il est à l’hôpital ? » hurle Pierre. François se creuse une place pour s’assoir tout contre moi. Je vois bien que, lui aussi, craint le pire… La voix de Jean-Baptiste s’étrangle à nouveau : « Il est… On pense que… - Que quoi ? » s’écrie le chef des conjurés, à la limite de l’égosillement.

 

Silence.

 

Les marches de l’escabeau craquent ; on devine que le fils Lepic redescend de son perchoir. Est-il donc incapable de nous répondre ? François lève sa frimousse pour m’interroger, ses iris émeraude rencontrent les miens et je vois que ses yeux sont humides. Avec une émotion dissimulée, le garçonnet se risque à une question affreuse dont il redoute la réponse : « Il est mort ? » La bande des Enfants Perdus est interloquée : le petit ose envisager le pire ! En fait, chacun pense que le garçonnet a peut-être raison…  Les « non-dits » portés par Jean-Baptiste hantent la communauté : un sentiment collectif s’installe sourdement, terrible, déchirant. Patrick bondit sur le panneau qui ferme la trappe, s’y agenouille, baisse la tête vers les interlocuteurs invisibles. « Il est mort ? Dites-le ! …Il est mort ? » Des voix à peine perceptibles chuchotent dans le couloir des « assaillants ».

 

Du corridor des dortoirs, la voix chevrotante de Marie-Thérèse, la mémé-gâteau, s’adresse aux enfants : « Mes petits, mes enfants…, le bon Dieu a rappelé M. Régis à Lui… » L’horrible nouvelle installe un silence de plomb sous les combles. En-bas, de brèves paroles inaudibles répondent à la sœur de Mme Lepic : il semble que l'on reproche à la gentille Marie-Thérèse d'avoir révélé ce qui devait être tu. Une paralysie collective pétrifie les gamins, les transformant en mannequins de cire et des visages deviennent blafards ; quelques bruissements témoignent de la présence des grandes personnes sous le plancher des combles, à proximité de la trappe. Pierre exprime à voix basse une pensée qui traverse aussi mon esprit : « C’est pour ça que les gendarmes sont venus…, pour annoncer la nouvelle aux Lepic. – Ils se sont bien gardés de parler de nous…, dit quelqu'un. - Les lâches ! fait un grand. – Mais pourquoi il est mort ? s’insurge Patrick, également à voix basse et revenant vers le groupe... C’est la faute aux Lepic ! - …S’ils ne l’avaient pas viré ! -  C’est dégueulasse ! – Les pourris ! – Les assassins ! – Ça me fait mal au ventre ! confie un moyen. – Ils vont le payer ! » poursuit Patrick. Le petit François tente de s’accrocher à une branche d’espoir, sans vraiment y croire, le temps de se ressaisir : « C’est peut-être une blague ? …Pour nous faire sortir ? » Les autres Enfants Perdus s’affichent dubitatifs ; ce serait trop beau mais ce n’est pas crédible. Les adultes ne jouent pas avec la mort des gens !

  

En revanche, ils sont capables de la provoquer, par haine, par malveillance, ou simplement par bêtise.

 

C’est ce que je pense, muet, en entourant les épaules de mon tout jeune protégé, maternellement. « Comment il est mort ? » s’étrangle Pierre, avec la même émotion que Peter Pan quand il découvre son amie Wendy transpercée d’une flèche.

 

C’est à ce moment que les enfants aperçoivent à leur tour cet étrange oiseau que l’on nomme un Wendy et que Clochette surgit et crie à l’attention des garçons :

- Peter veut que vous tuiez le Wendy ! Vite La Guigne !

La Guigne ajuste sa flèche et tire. Wendy s’abat sur le sol, une flèche dans la poitrine.

Les enfants arrivent près de l’oiseau blanc.

- Mais ce n’est pas un oiseau, dit La Plume, c’est une dame.

- Une dame… et nous l’avons tuée, dit Bon Zigue.

- Peter nous l’amenait certainement pour s’occuper de nous, dirent les jumeaux.

C’est alors qu’ils entendent le cocorico strident de Peter et peu après il se pose à proximité d’eux.

- Bonjour les gars, j’ai une grande surprise pour vous. Je vous ai ramené une maman. Vous ne l’avez pas encore vue ?

Les garçons ne répondent pas mais ils reculent d’un pas laissant à Peter le soin de découvrir Wendy, étendue sur le sol, une flèche plantée dans le cœur. Il ôte la flèche et demande :

- À qui est cette flèche ? - À moi Peter, avoue La Guigne. Je mérite une peine très lourde, je le sais.

 

La voix de M. Lepic prend le dessus, sonore, posée et bienveillante : « Les enfants, soyez raisonnables ! On est tristes, nous aussi, de ce qui vient d’arriver… On… » Patrick se fâche : « Merde ! C’est vous qui l’avez tué ! Vous le détestiez ! (il est pris de sanglots) Vous l’avez tué ! ...Foutez nous la paix! » La bande des insurgés est médusée par la violence verbale du lieutenant de Peter tout autant que par sa soudaine fragilité ; ainsi donc, le Patrick si déluré avait un cœur tendre ! La rébellion est communicative : tous les enfants se mettent à frapper du pied sur le plancher, déclenchant un tumulte assourdissant faisant vibrer le sol comme si un tremblement de terre secouait le bâtiment. Le petit François se met à hurler à s’en faire péter les cordes vocales, aussitôt imité par tous les « insurgés de Saint-Christophe ». Un tout jeune garçon vomit sur les genoux de son voisin...

 

Je comprends alors que l’affaire ne va pas en rester là.

 

 

 

 A suivre... 

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26/10/2019
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